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Entretien avec Gilles Clément (2/3)

Suite de la rencontre entamée hier avec Gilles Clément. Aujourd’hui on aborde la vie et l’histoire des jardins mais aussi la place de la scénographie ou encore la médiation culturelle…

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On est loin du jardin à la française paré de topiaires…

Et pourtant, cela m’est arrivé d’avoir recours au formel sans réaliser pour autant des jardins strictement classiques aux tracés du XVIIIe. Ainsi pour l’abbaye de Valloires j’ai dessiné quelque chose d’assez rigoureux avec un système de carré comme point de départ. Cela s’en va vers un autre esprit sur les côtés. Mais dans l’axe, pour être en accord harmonieux avec l’esprit de la façade, j’ai créé quelque chose qui se référait un peu à ce langage tout en étant contemporain. Pour le château de B… il y a des systèmes taillés. Les haies renvoient à une tapisserie. Si la réalisation est contemporaine, l’idée est une idée ancienne. Donc tout dépend du sujet que j’ai à traiter.

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Si le peintre part d’une page blanche, le jardinier a comme point de départ un sol pourvu d’histoires. Pourrait-on dire d’une certaine façon que votre jardin est un palimpseste auquel vous ajoutez une écriture ?

De toutes les façons c’est un palimpseste. On aurait tord de ne pas le reconnaitre et de ne pas respecter les différentes couches. Car il y a finalement des choses à en dire historiquement. Mais nous faisons des choses pour l’espace publique. Cela suppose que nous devons tenir compte des gens qui vivent dans ces espaces. On doit, même si l’on fait des propositions,penser à eux. Nous sommes en accord avec notre temps. Nous sommes obligés de rester en conformité avec l’idée qu’ils auraient de la manière de ce tenir dans l’espace. Nous ne sommes plus au début du XXe où les femmes allaient au bord de la mer en se baignant habillées.

C’est pareil pour un jardin. On ne se comporte plus dans un jardin comme autrefois. Il n’y a plus d’ombrelles. Aujourd’hui il y a des gens qui jouent au ballon, des joggers. Ces coureurs présents dans tous les parcs créent des chemins. Ils impriment une trame qui n’était pas forcément prévue au départ. Cela m’amuse beaucoup. Je trouve ça étonnant de courir dans un jardin. C’est décalé. Ils ne le voient pas ce jardin puisqu’ils courent. Il n’y a plus les jeux qui existaient auparavant comme le croquet. On ne joue plus au croquet sur les pelouses. On pratique d’autres jeux. On crée d’autres usages du jardin. Forcément, notre proposition formelle en tiendra compte.
Dans un jardin comme celui du Musée Branly, c’est très différent. Les gens ne viendront pas pour jouer.

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Pourtant il y a déjà un autre usage de votre jardin. On y voit des enfants qui après l’école jouent à trap-trap, cache-cache derrière les arbres, ou imaginent des chasses au trésor où les indices seraient les cabochons de verre des chemins.

Tant mieux. Cela est très bien. Mais les enfants trouvent toujours. C’est très intéressant de voir les différents usages et appropriations d’un jardin. Cela me plait que les enfants jouent et soient heureux dans un jardin. Il y a quelque chose qui se libère si les gens y prennent du plaisir.

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Même les gens qui travaillent au musée aiment y aller pendant leur pause…
Cette vie dans le jardin me plaît. Il n’y a qu’une chose qui me chagrine : ce sont les chemins rouges. Une fois que tout à été dessiné, conçu techniquement, chiffré, on m’a annoncé que pour des raisons d’excellence en matière de handicap on allait créer un chemin pour les non-voyants. Il aurait fallu me le dire à l’avance. J’aurai intégré cette donnée, cette contrainte. Ils n’ont pas tenu compte de mon avis et l’ont réalisé. Ce choix est discutable. Pourquoi intégrer ces chemins particuliers pour les non-voyants qui se débrouillent très bien sans avec les allées en béton. Cela à d’ailleurs créé des accidents chez les voyants qui ne regardant pas leurs pieds ont eu des entorses. Se rendant compte de l’erreur, ils ont rebouché avec cet enduit rouge, pour des non-voyants qui ne distinguent pas les couleurs. C’est scandaleux. C’est honteux pour nous qui sommes responsables de l’esthétique.

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C’est étonnant qu’ils ne vous consultent pas…

Ils m’ont consulté mais n’ont pas tenu compte de mon avis.

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Et que pensez-vous de la façon dont le musée intervient dans le jardin au niveau de la médiation ?
Je ne suis pas assez au courant. Mais il y a des choses que j’ai trouvées très discutables. Tarzan par exemple. C’est grave car cela peut être du premier degré, de la pure démagogie.

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Et en ce qui concerne le programme des ateliers, êtes vous mis à contribution pour leur choix ?

Non. Mais je trouve ça très bien qu’il y ait des ateliers. La pédagogie pour toutes ces questions est très importante.
Je suis allé récemment au musée voir l’exposition de Philippe Descola, La fabrique des images. Je l’ai trouvée bien conçue, très didactique. Et pourtant je me suis enfui à toute vitesse. J’y suis assez malheureux. Je n’aime pas les musées en général. Pas à cause de l’espace mais parce qu’on nous y montre des choses qui sortent de la vie de ces choses. Ce n’est pas comme une œuvre occidentale fournie par un système occidental exposée en occident.
On est donc dans une vision occidentale de l’ « autre » qui rentre en contradiction avec votre conception même du jardin. Il y a une sorte de détournement de votre propos lorsque celui-ci devient la demeure de Tarzan… Alors je m’interroge.
Ce regard de l’occident omniprésent est une autre façon de coloniser. Vous avez la réponse en ce qui me concerne. Je ne suis ni averti, ni consulté. Je ne suis pas d’accord avec ça. Mais j’ai eu la chance de faire ce jardin quand même. Il est étrange et un peu décalé.

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Gilles Clément, n’avez pas voulu utiliser les codes. Quand au musée il jongle avec eux en essayant de ne pas renier l’histoire, l’histoire de la colonisation notamment. On retrouve alors le concept de métissage. Peut-on retrouver cette notion dans votre jardin ?

Oui, car ce jardin là est un lieu de rencontre, un théâtre du brassage planétaire. Métissage avec des hybrides naturels ou artificiels, métissage qui peut être simplement dans la juxtaposition, un métissage paysager, c’est-à-dire des plantes d’origines différentes qui se côtoient. Mais ce sont des plantes qui s’adaptent très bien à ce climat, sinon on ne les aurait pas installées. On peut parler de métissage. Mais il ne fallait pas que, faisant ce choix, qui est un choix d’exotiques, l’on est le sentiment de quelque chose qui soit une collection d’exotiques comme on faisait autrefois en mettant des plantes d’origines différentes côte à côte pour attirer les foules. Avant tout je voulais faire un paysage. Il fallait trouver des unités paysagères.

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En parlant d’exotisme, les cabochons de verre rappellent l’époque maniériste, les cabinets de curiosités, les coquillages incrustés sur les grottes ornementales des jardins. Est-ce une référence clin d’œil ?

Cela participe de la possibilité de communiquer dans le jardin. Il n’y a pas de grotte mais tout ce vocabulaire est à notre disposition: l’eau est là, stagnante. Elle n’apparaît absolument pas comme la performance de l’occident. Au XVIII, à Pékin on copie Versailles. La technique et le pouvoir sur la technique impressionne.

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Finalement, les jets d’eau ont été remplacés par l’installation de Yann Kersalé…

Yann voulait quelque chose qui se rapproche des graminées. Il avait fait des joncs magnifiques qui ont été refusés par la commission de sécurité par peur de dégradation par les visiteurs. Pour revenir au cabinet de curiosités, cette idée n’est pas saugrenue, même si les cabochons ont, avant tout, été conçus comme un jeu de piste pour les enfants et la question animique. Les artisans qui les ont réalisés ont un atelier dans une grange qui ressemble vraiment à un cabinet de curiosité puisqu’ils mettent tout sous inclusion. On peut aussi bien y trouver un corps humain, des os, un crâne, une chèvre, une échelle, des tiroirs remplis d’insectes, que des coquillages.

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Pour revenir à la façade en verre, elle confère à la forme du jardin une dimension de serre. Ce jardin est-il un espace d’expérimentation ?
Oui. On pourrait le rapprocher de la fondation Cartier où l’on retrouve une palissade en verre. Ça joue par rapport aux hybrides. Ça ne joue pas techniquement le rôle de serre car le soleil ne vient pas par là, il n’y a pas de chauffage venant à travers le vitrage, mais cela peut donner ce sentiment. Et en effet lorsqu’on arrive par ce côté on a l’impression de rentrer dans un univers de serre.


Cette impression de serre pourrait nuire au propos du jardin si on le mêle à des opérations de communication en y implantant des igloos, des tentes, des patinoires… Les critiques évoquent les parcs d’attractions, Disneyland et autres Center Park…

Le problème est le même qu’au parc Citroën avec le ballon. C’est au détriment de l’âme du parc même si c’est amusant de prendre une photo depuis là-haut. C’est une attraction. Elle ne devait durer que trois mois… J’aurai voulu des ânes au milieu de la pelouse. A Lyon j’ai mis des moutons qui remplacent pour la pelouse la tondeuse à gazon. C’est plus intéressant qu’une montgolfière à perpétuité. C’est cette civilisation là, l’évolution de la société qui a transformé tous les espaces de rêve en espace marchand.

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La part du rêve dans le jardin s’amenuise…

A partir du moment où l’on ne vous donne que des choses à consommer vous n’avez plus accès au rêve. C’est la « non culture ». L’artiste met à disposition de la civilisation son regard mais il ne met pas dans l’obligation de consommer quelque chose. Ce n’est pas pareil

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Et l’idée de friche est-elle toujours présente au Musée Branly ?

Non parce qu’il y a une gestion. C’est un jardin. Il y a un emprunt de paysage plutôt qu’une friche. Par contre ce terrain là est un climax, c’est-à-dire un optimum de végétation avec les caractéristiques d’une friche arrivée à maturité. On peut voir les choses dans ce sens. De toute façon il y a quelque chose d’un paysage un peu libre, que la nature aurait pu créer. Mais la vraie friche c’est autre chose !

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Gilles Clément, vous aviez dit que vous ne pourriez pas parler du jardin avant quelques années, le temps que les plants prennent. Maintenant a-t-on assez de recul ?
On peut aujourd’hui faire l’inauguration du jardin. On pouvait faire celle du musée tout de suite puisqu’il était fini. Le jardin lui commençait. On peut estimer qu’il est regardable en tant que jardin au bout de cinq ans. A cinq ans il y a une petite maturité, les plantes se sont installées, les arbres vont commencer à se déployer. Le voyage a été un traumatisme pour eux. Tout cela prend du temps.
Quand je suis retourné dans le jardin j’y est découvert une espèce de tombe, « ici git Gilles Clément » ou presque.
Cette plaque a été mise en avant par EDF, pour vanter les qualités écologiques de cette société…
On est toujours récupéré. C’est une de mes luttes constantes, surtout depuis 2007. C’est pour cela que j’ai refusé de faire partie du Grenelle de l’environnement, de discuter avec le ministre de l’écologie, ou des projets provenant des fonds gouvernementaux.

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Pourtant un musée au départ a une vocation citoyenne. Inclure un jardin dans un musée n’est donc pas anodin, aurait-il donc une mission citoyenne à part entière ?
Bien sûr. C’est une mise en équilibre de l’individu. Il y a toute l’importance du délaissé. Dans un jardin, s’il est sans règle, les gens font ce qu’ils y souhaitent : un pique nique, des fêtes, de la botanique. Le jardin est un espace de liberté.

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Cette dimension prend sans doute toute son ampleur dans le jardin nocturne…

Avec Yann Kersalé, nous étions d’accord sur le principe de ne pas tout éclairer. Sinon il n’y a plus de profondeur, de mystère. Il était question, ce qu’on ne souhaitait pas du tout, de mettre de grands projecteurs le long de la paroi vitrée. Nous avions dit qu’il s’agissait plutôt d’une scénographie lumineuse qui n’était pas forcément fonctionnelle.

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Par cette installation on découvre alors un nouvel espace où les notions d’animisme et de sacré ressurgissent…
C’est toujours un peu plus trouble et émouvant. En même temps je préférerais que la nuit soit éclairée par des lucioles. Dans les pays tropicaux on en voit parfois des vols entiers. A ce moment là on est avec les animaux de la nuit. C’est dommage que notre vision nocturne ne nous permette pas de voir toute la vie qu’il peut y avoir. Car les éclairages que l’on impose chassent les animaux.

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Quant aux animaux qui sont arrivés au musée…
Je les ai photographiés. J’ai même vu un canard blanc une fois, une sorte de bébé albinos. Cela veut dire qu’ils peuvent vivre là. C’est une bonne chose dans un univers qui n’est pas si facile, confiné, un peu pollué.

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A demain pour la dernière partie de l’entretien…

 

 

 

 

📷©rmn

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