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Entretien avec Gilles Clément (1/3)

J’ai longtemps gardé dans un tiroir cet entretien avec Gilles Clément réalisé pour mon mémoire de fin d’études qui portait sur le jardin du musée du quai Branly. Cette rencontre en 2010 m’a beaucoup marquée. J’étais déjà extremement touchée qu’il accepte de discuter alors qu’il est pris par de nombreux projets et activités. J’ai passé trois heures passionnantes à boire ses paroles au sein de son atelier remplis de plans éparpillés. Je partage ce weekend ce moment avec vous en trois épisodes. C’est parti pour les coulisses du projet du jardin du musée du quai Branly. 

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Savoir que le projet du musée s’est axé, dès le point de départ, avec celui de la conception d’un jardin, m’intrigue beaucoup…

Cela c’est passé de la façon suivante : c’est un lieu où il y avait déjà des tas de projets, des projets qui se sont révélés infructueux. Sur ce terrain d’autres paysagistes ont travaillé sur des projets qui n’ont pas vu le jour. Je ne m’étais jamais inscrit sur les concours qui concernaient cet endroit là jusqu’au jour où ça a été ce projet. C’est inscrit alors Jean Nouvel qui a tout de suite fait appel à moi. Nous avons un éditeur commun : Le premier livre que j’ai publié il y a très longtemps, Le jardin en mouvement, est fait par Tonka, le bras droit de Jean Nouvel. Ils travaillent ensemble depuis très longtemps. J’ai donc eu souvent l’occasion de rencontrer Jean. On est assez éloigné sur certaines choses et en même temps on communique très bien. Nous avons des points communs, des visions, des accords.

Un jour, il m’invite. Il avait envie, lui, de créer de la place pour le jardin. Le jardin était prévu par le commanditaire au départ : c’était un jardin de 4000 m². Et nous avons proposés un jardin de 18 000m², donc beaucoup plus grand. Ce qui a été acrobatique, parce qu’il fallait soulever le bâtiment, faire passer un grand élément de communication entre les deux espaces. Mais cela a donné tout de suite le caractère de cet endroit. Cela a été un travail assez simple.

Au départ, il fallait que Jean trouve la façon de tenir l’édifice à partir de deux assises assez largement séparées, avec un pilier central au milieu. Je me suis retrouvé au fond avec une géométrie qui m’était donnée par la proposition architecturale. La question était de savoir ce que moi j’allais dire là-dedans. Alors j’ai fait la proposition d’un paysage « non-occidental ». C’était la chose qui pour moi était la plus importante : que l’on ne se réfère pas à l’occident en entrant dans cet espace là, pour la raison que tout ce qui se trouve à l’intérieur du musée ne concerne pas du tout l’occident. Cela concerne des civilisations pour partie animiste. Philippe Descola disait : « Pas toujours animiste ». Mais disons de cet ordre là, de cet univers là. Ce sont des civilisations qui ne sont pas reliées à des souches occidentales, qui sont dominées par les trois grandes religions monothéistes, avec des visions extrêmement différentes. Donc la place de la nature y est importante. Cela a été ma proposition.

J’ai cherché ce qui pouvait être le plus réalisable dans un paysage non occidental dans la couronne tropicale. Presque toujours ces civilisations sont situées par là. Pas toujours, mais presque. Majoritairement. Je me suis dit : « Je ne peux pas reconstituer une forêt vierge, ça ne marchera pas. Un désert australien, ça ne sera pas terrible non plus. Donc je vais faire plutôt une savane arborée car je sais que techniquement je peux la réaliser avec des renvois plastiques à la question de la savane. » Ce sont des espèces ni africaines, ni tropicales. Ce sont des espèces des climats tempérés que j’ai mises à Paris.

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C’est un choix conceptuel important que vous avez fait en choisissant ces espèces. Vous auriez pu choisir des palmiers mal adaptés certes mais porteurs d’un symbole exotique…

Je n’ai pas voulu faire cela. J’avais dit dès le départ que toutes les plantes que j’ai choisies on ne s’en occuperait pas. On a besoin seulement de désherber pour qu’il n’y ait pas trop de plantes qui soient mangées les unes par les autres. Il faudra faire un tout petit peu la police. Mais le climat de Paris est très bien. Il suffit d’un sol correct. Les commanditaires n’ont pas été rassurés. Il y a encore aujourd’hui un terrible goutte à goutte dont je ne voulais pas, que je n’ai pas préconisé.

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L’arrosage automatique pour remplacer les jardiniers…
Je n’en voulais pas de cet arrosage, il n’y en a pas besoin ! Ils n’ont pas voulu engager de jardiniers alors qu’ils ont plein de postes à plein temps. Il n’y a pas de jardinier ! C’est une entreprise qui vient de temps en temps entretenir. Ce n’est tout de même pas comme un jardinier. Un jardinier surveille, voit les choses qui évoluent. Il est là. Le jardin n’est pas considéré comme quelque chose qui justifie un poste. Cela me rend vraiment triste. A la place nous avons des techniciens de surface qui viennent. Mais ils ne font pas la différence entre les plantes qu’il faut garder et celles qu’il faut absolument enlever. Pour eux les fougères Grand Aigle ce sont des fougères. Ils ne connaissent pas les plantes. Et portant la dynamique de la fougère grand aigle n’a rien à voir avec celle des autres fougères. Elle va tout manger ! Ce n’est pas du tout ce que je préconise comme paysage ! Cette plante est arrivée dans le mélange terreux porté par le livreur. Elle est parfaite dans un paysage vaste, où il y a de la place, ici l’espace n’est pas suffisant. Mais tout ceci est technique.
D’un point de vue conceptuel, j’ai tout de même fait cette proposition qui a été acceptée. Après il a fallu aller chercher les plantes en Europe. Et puis il y avait la question du dessin. Le cahier des charges était très contraignant. Nous savions qu’il y aurait beaucoup de monde, que le jardin serait très fréquenté : les sols seraient donc en dur.

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Obstacle que vous avez contourné en y incrustant des résines…
On ne les voit plus beaucoup. Pourtant nous avons fait attention. L’idée était d’avoir des formes assez organiques, plutôt courbes. Profiter des contraintes techniques pour d’inclure dans des cabochons de verre contenant des résines (qui elles ont été rayées) qui renferment soit un insecte, soit un coquillage, soit une fleur, quelque chose d’animal ou végétal qui renvoient au langage animiste. Il y a ici une équivalence. Les animaux et les végétaux sont aussi respectables que nous dans ces civilisations là. Et puis, il y a la tortue qui est une forme récurrente même si on ne la voit pas. Il en manque des parties : un pont et une fontaine. Un pont entre deux terrasses rue de l’université et une fontaine à boire dont les dessins étaient prêts. Cela n’a pas été réalisé. A la fin du chantier il n’y avait plus d’argent.
Chaque fois c’était la forme ovale qui revenait d’une manière ou d’une autre (on le voit avec la forme arrondie de la terrasse, ou dans les boules volcaniques dans le passage par exemple). Evidemment c’est très éloigné de la tortue. Mais on est dans cette référence.

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Pourquoi avoir choisi la tortue ?
Quand j’avais lu les ouvrages sur les arts primitifs, ou premiers, ce que moi j’appelle les « arts sacrés », j’avais retrouvé cette tortue à plusieurs reprises. Hélas, je suis très triste à l’intérieur de ce musée car j’ai beaucoup de mal à voir l’objet hors de sa fonction.
Ceci est-il dû à la mise en avant de la fonction esthétique ?
Moi c’est l’usage qui m’intéresse. Esthétiquement ces objets sont très beaux.

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Alors est-ce le problème du manque d’informations dans les cartels qui les accompagnent ?
Non pas du tout. C’est le fait de faire un musée sur ce sujet. (il rit)
Oui mais là vous étiez prévenu dès le projet de départ…
Bien sûr ! Et je l’ai accepté. Tout cela est très dérangeant. Ce sont des objets qui ont une vie par rapport aux rituels de gens qui vivent aujourd’hui. Ce ne sont pas des civilisations mortes. Quelques unes peut-être, mais très peu. C’est cela qui est dérangeant. Si on prenait toutes les mains de Fatma, tous les Christ en croix, tous les chandeliers à sept branches et que l’on en faisait un musée que l’on appelerait le « musée des arts seconds », qu’est-ce que cela voudrait dire ?

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Il y a peut être aussi une confusion du temps au musée Branly ?

La mise en scène et la facture des objets y contribuent. Ce sont des objets fabriqués avec des moyens très simples et un art très grand : les matériaux ne sont que du bois, des plumes, des éléments végétaux. Donc le visiteur se dit cela doit être très ancien. C’est cela qui pour moi est gênant. Mais c’est un fait. Je l’accepte.

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Un art parallèle se développe également avec des matériaux de récupération, en Afrique notamment. Que pensez-vous du fait que cet art contemporain ne soit pas beaucoup représenté au musée ?
Je pense que l’on passe à côté de la question. On est resté sur l’objet et non pas sur la cosmogonie. On n‘est pas sur la pensée du monde. Ceux qui font avec des objets de l’industrie humaine récupérée (qui sont des déchets pour nous) un objet d’art qui rentre dans le sacré, dans un rituel, ont autant de valeur que ceux qui travaillent avec les éléments de la nature. Ce serait très intéressant de mettre en confrontation ces choses là en montrant que la pensée est la même. Cela correspond aux mêmes pulsions, aux mêmes croyances, aux mêmes superstitions, aux mêmes rituels, ect. Effectivement on ne le voit pas dans le musée.

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Cette confrontation pourrait-elle alors être mise en place dans le jardin ?
Malheureusement non ! J’ai essayé non pas de mettre des objets mais de faire un passage en chandii, qui est une porte sans linteau. On m’a répondu : « Vous n’avez pas le droit parce que cela pourrait rentrer en concurrence avec un principe d’art sacré, d’objets présents dans le musée. La porte en chandii , c’est très balinais. On monte quelque marche et on redescend. La porte c’est la montagne qu’on ouvre en deux. Il n’y a pas de linteau donc on est en communication directe avec les dieux. Cela me paraissait intéressant d’avoir ce genre de système dans un jardin où il y a toujours des histoires de passages, de rétrécissements. Il pouvait donc y en avoir une. Selon eux c’était une émergence qui pouvait prêter à confusion par rapport aux objets montrés dans le musée.

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Les évocations se devaient donc d’être très discrètes…

L’histoire de la tortue, ils n’ont pas aimé du tout. J’ai dû vraiment insister en leur montrant bien qu’elle n’était pas littérale, que de toute façon on ne la voyait pas cette tortue. Nulle part. Elle est évoquée. Mais elle est, pour moi, conceptuellement très importante, parce que je me réfère à ses formes, elle m’aide mais aussi elle a du sens. En lisant des ouvrages j’avais déjà eu ce sentiment, en Asie surtout, j’avais constaté qu’elle avait une importance fondamentale dans ces civilisations là parce qu’elle porte le monde, et dans d’autres civilisations, en Afrique, en Amérique du Sud, chez les Indiens, et j’ai appris récemment en Amérique du Nord, elle a d’autres sortes de significations mais elle est très présente. Elle est d’ailleurs souvent dessinée, ou apparente en objet, elle est là. D’une manière ou d’une autre on la retrouve. Donc cela me paraissait bien de la voir. Mais cela a été compliqué. Ils auraient voulu quelque chose de décoratif. Comme le mur de Patrick Blanc qui est très beau mais n’a pas de signification.

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Doit-on alors considérer le mur végétal séparément du jardin ?
Le projet de Patrick Blanc est arrivé après le mien. J’étais là dès la construction et pourtant je n’ai pas du tout été averti de sa participation. Il a été sollicité indépendamment. Cela ne me gênait pas du tout. Je le connais très bien. C’est un ami. Ce mur est démagogique. C’est un acte de séduction. Cela permettait de montrer quelque chose d’attractif depuis la rue durant toute la durée des travaux.

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Peut-on dire qu’il annonce le jardin puisqu’il précède l’arrivée des visiteurs ?

Pas toujours. Certains entrent par la rue de l’Université.
Disons que l’entrée par le Quai Branly est plus spectaculaire par sa paroi en verre, qui incrustée d’affiches d’exposition joue avec le jardin par un effet de symboles apparaissant en transparence sur la végétation…
La seule chose sur laquelle j’ai pu intervenir avec Jean est sur la paroi de verre en créant l’équivalant d’un lawang. Le lawang est une porte balinaise par où les esprits ne peuvent pas passer. Ceux-ci ne pouvant pas circuler en angle droit ne peuvent franchir ce mur d’entrée. Mais le décor de Patrick est très intéressant en soit. Patrick Blanc est un scientifique qui a apporté une diversité considérable dans le choix des espèces, qui vivent assez bien de cette manière mais avec beaucoup d’artifices.

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Il y a ici un grand contraste entre vos deux manières de travailler, de par le choix des surfaces verticales et horizontales et surtout par l’emploi ou non de l’artifice. Cela vous gêne-t-il ?
Ce n’est pas quelque chose qui me gêne. Cela n’est pas pour moi philosophiquement satisfaisant étant donné la façon dont on évolue dans le monde aujourd’hui. Si on arrivait à tout recycler, si cette énergie était autonome cela irait. Mais on ne peut pas imaginer faire fonctionner nombre de choses de cette façon là qui utilise de l’engrais, pollue. Pour moi, la gestion future du jardin est une meilleure compréhension des mécanismes naturels, de ce que les plantes sont capables de faire elles-mêmes pour pouvoir vivre, y compris dans des conditions très difficiles. Je viens justement d’installer un jardin sur le toit de la base militaire sous marine de Saint Nazaire. C’est un ancien bâtiment construit par les Allemands pendant la guerre. J’ai installé dans ce sol composé de cailloux, de sables, de très peu de terre des plantes capables de vivre sans assistance. Cela me parait plus intéressant d’utiliser l’extraordinaire diversité de variétés qui existe sur la planète pour tous les climats. On trouvera toujours une série floristique intéressante. Pourquoi aller chercher des espèces qui ne seraient pas contentes de vivre là, avec obligation de les mettre sous assistance? Ce qui nous oblige à aller chercher des espèces dans des séries spéciales nous amène à créer des paysages très différents. On peut finalement planter tout banalement partout. On retrouve alors chez tout le monde la même chose : une série de plantes qui poussent correctement dans une bonne terre franche de pépinière. Cela ne m’intéresse pas du tout. Cela confine au médiocre.

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La suite de ce magnifique entretien sans faux semblant demain sur le blog… 

 

 

📷©rmn

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