La mort de sardanapale

Esthétique et érotisme : l’image de l’amour dans l’art

Complément à l’article sur le Musée de l’érotisme

Qu’est-ce que l’amour ? Il est difficile de définir cette idée qui renvoie à une pluralité de sentiments. Parfois renforcé par un complément adjectival, sensé le définir, celui-ci brouille les pistes montrant par là même que ce sentiment peut porter sur divers objets. On parle ainsi de l’amour maternel, ou encore de l’amour de la patrie. De plus ce sentiment ne semble pas avoir de finalité préconçue, il peut aussi bien s’agir du désir sexuel que du pur amour totalement désintéressé et visant Dieu lui-même, tel qu’il est présenté par les théologiens. Leur seul point commun serait alors de porter le sujet vers un « objet » admis comme « bon ». Dès lors l’Amour serait au centre de la vie en tant qu’il répond à la quête d’idéaux des Hommes. La recherche du Beau, du Bon est ce qui guide leurs vies. C’est ainsi que l’Amour devient le graal. Les sentiments doivent êtres sublimes ; la personne aimée pure. On serait alors tenté de croire que l’Amour repose sur la représentation que l’on s’en fait. La force de la  passion et de l’érotisme serait donc interdépendante de celle de l’image que l’Homme a de l’Amour. Cette idée est analogue à celle de Patrice Drevet : « L’érotisme résulte de ce que l’image de l’amour est pour nous plus fort en définitive que l’amour même ». L’érotisme serait donc le produit d’une alliance entre amour et représentation. Est-ce que la forme biaisée de l’amour est celle qui prime dans l’érotisme ? Néanmoins croire que la force de l’érotisme ne serait que la conséquence d’une illusion crée par la raison ne serait-il pas occulter l’attraction des corps ? Puisque l’image semble au centre de ces réflexions, nous tenterons de voir comment ces questions sont abordées par les maître de la représentation : les artistes.

Avant toute chose tentons de comprendre ce qu’est l’érotisme par l’éclairage que nous apporte l’étymologie de ce terme. Ceci nous amène à nous référer à la mythologie grecque, plus particulièrement à Eros. Dans l’antiquité ce mot désignait à la fois l’amour et le dieu de l’amour. Platon soulignait d’hors et déjà la complexité de cette notion illustrée par le mythe. Eros était le fils de Poros (Richesse) et de Penia (Pauvreté). L’amour est ambivalent : à la fois pauvreté car le désir amoureux exprime le manque, et richesse, par le sentiment de plénitude qui accompagne l’amour. Cependant on observe une distinction entre l’Eros inférieur, c’est-à-dire l’amour charnel, et l’Eros qui conduit à l’amour divin. Dès lors l’érotisme, l’aspect physique de l’amour devient essentiel pour le définir. Mais revenons au mythe d’origine. Celui-ci nous éclaire sur ce qui conduit à la quête d’amour de l’Homme. Celui-ci cherche à combler un manque. Le mythe d’Aristophane raconté par Platon dans le Banquet renforce l’idée que l’amour est un état de manque où l’on recherche sa moitié. Au commencement il y a trois sortes d’humains : l’homme double, la femme double et l’androgyne. Pour les punir d’avoir escaladé le ciel, Zeus les coupe en deux. Dès lors chacun cherche sa moitié et le bonheur provient de la fusion des deux parties. C’est ce désir de fusion qui permet la procréation. C’est l’union de deux êtres imparfaits qui se complètent. C’est pourquoi l’enfantement résulterait d’une imperfection première. L’amour est fusionnel dans le sens où il vise l’abolition de la différence avec l’amant. Cette réflexion aboutit à l’idée d’âme sœur, c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un véritable amour dans la vie d’un Homme et que l’amour permet le bonheur puisqu’il comble un manque. Mais cette pensée nous amène déjà sur le danger d’un désir qui peut entraîner la mort. La logique du comblement nous entraîne sur la voie de l’amour captatif, consistant à prendre à l’autre ce que l’on a pas. Aristote dans Ethique à Nicomaque affirme ainsi que dans l’amour nous saisissons l’autre tel qu’il est car il complète notre personnalité. L’amour est intéressé car il vient combler un manque. Cette idée est au centre de l’art romantique du XIXe siècle, nous allons maintenant analyser cette conception de l’amour pouvant aller jusqu’à un érotisme macabre, à travers des exemples littéraires et picturaux. Néanmoins n’est-ce pas vampiriser l’autre que de prendre chez lui ce qui nous manque ? On occulte l’échange entre les amants, la fusion pour le remplacer par un désir destructeur.

Cette idée est au cœur du tableau La mort de Sardanapale de Delacroix dont il décrit la scène en ces termes : « Les révoltés l’assiégèrent dans son palais… Couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, Sardanapale donne l’ordre à ses eunuques et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris ; aucun des objets qui avaient servi à ses plaisirs ne devait lui survivre. »

Le roi n’a plus aucune échappatoire, il sait qu’il va mourir. Son dernier plaisir est alors d’un érotisme macabre. Ce qu’il n’aura plus, personne ne pourra en profiter. La sensualité et la mort se mêlent dans les formes du tableau. On éprouve alors devant cette œuvre un mélange d’horreur et de fascination. Nous sommes témoins d’un nouveau combat entre Eros et Thanatos qui se livrent une guerre sans merci depuis l’antiquité.

L’amour serait-il la quête de la possession d’un autre inaccessible ?

L’impossibilité d’une union renforce par là même la puissance de la passion. Dans Wuthering Heights ( les Hauts de Hurlevent) d’Emily Brontë, la passion d’Heathcliff semble s’accroître par l’impossibilité d’une union telle qu’elle soit avec Catherine. Cette passion destructrice d’une violence sauvage aboutit à un érotisme macabre. On est au cœur de la conception ténébreuse du romantisme. Ici l’amour n’est pas plénitude mais bien au contraire une passion dévastatrice accentuée par le manque. Ce personnage démesuré décide de venger son amour bafoué : si son amour ne peut être réalisé personne autour de lui ne doit pouvoir accéder au bonheur. L’amour ne fait pas dans la demi-mesure. 

En vérité, ne serait-ce pas l’image que l’on se fait du bonheur que l’on pourrait vivre avec l’être aimé qui nous pousse à éprouver ce sentiment. C’est une conception mélancolique de l’éros, que l’on retrouve dans le cinéma contemporain. La rencontre et la conquête de l’autre seraient ainsi les étapes les plus denses de l’amour car reposant sur la représentation elles sont plus à même de répondre à nos attentes.

C’est sans doute ce qui arrive au personnage de Trip Fontaine, dans le premier film de Sofia Copola Virgin Suicide, qui après avoir passé la nuit avec Lux qui hante ses rêves depuis des mois l’abandonne sur le terrain de football sans comprendre vraiment en quoi cette possession a brisé l’aura de le jeune fille. 

La possession précéderait la monotonie et achèverait le désir. La possession est déjà une ‘petite mort’. On peut ainsi émettre l’hypothèse que dans Dom Juan ou le festin de Pierre de Molière, le personnage de Dom Juan n’est pas véritablement un libertin aussi cynique qu’il n’y parait. Peut-être simplement est-il dépendant du jeu de la séduction dans lequel il atteint la plénitude. Il tomberait ainsi chaque fois amoureux mais tout désir prendrait fin après la possession. Il s’empresserait alors d’avoir une nouvelle conquête pour combler ce manque. Ce serait un Dom Juan mystique en quête de plénitude mais qui ne sait comment l’atteindre. Dom Juan serait ainsi prisonnier de sa propre image de l’Amour. 

Dès lors il est intéressant d’analyser les prémices de la relation amoureuse pour déterminer si c’est l’amour ou l’image de l’amour qui prime dans l’érotisme. L’image érotique est-elle celle qui suggère et ou celle qui montre. On peut illustrer cette question par l’exemple de L’Origine du monde de Courbet. 

Ci celui-ci a fait scandale c’est que l’on est dans le réalisme et non plus dans l’image fantasmé de l’érotisme. Les questions que suscitent cette œuvre sont les mêmes que celles qui interviennent quand on cherche à distinguer la sensualité de la pornographie, l’imaginaire du voyeurisme. Mais pourquoi attache-t-on tant d’importance à la façon dont un artiste répond ou non à nos idéaux de l’Amour?

 L’Amour est sans aucun doute le thème privilégié dans la littérature, et particulièrement dans le genre romanesque. Il est alors intéressant de lire les œuvres témoins d’une réflexion d’un auteur sur l’amour. Stendhal est un des auteurs français qui c’est le plus attaché à analyser l’amour dans les étapes de sa création (il en distingue sept en tout), et s’éloignant quelque peu de la carte du tendre classique visant à déterminer plusieurs chemins parcourus par les amoureux avant d’atteindre le cœur de leur bien aimée. En effet l’originalité de Stendhal est d’élaborer la conception de la ‘cristallisation’ pour expliquer l’importance de la représentation de l’amour dans les prémices d’une relation amoureuse. C’est dans De l’amour que la fameuse théorie de la cristallisation y est formulée la première fois : le sentiment amoureux pare son objet de mille qualités, à la façon dont les rameaux de bois sec sont recouverts de petits sédiments brillants dans les mines de sel de Salzbourg. Mais en vérité il ne s’agit pas pour Stendhal de dénoncer une illusion. Dès lors il est important de distinguer les concepts d’illusion et de cristallisation pour analyser ce qu’est l’amour. L’être aimé possède bien les qualités autour desquelles les sentiments vont se cristalliser. L’amour ne serait pas construit sur une illusion, sur une idéalisation de l’être aimé mais sur la reconnaissance des qualités qui lui sont propres. Un sentiment fondé sur l’imaginaire n’est pas en soi de l’amour car c’est nier l’Amour comme encré dans une réalité physique. C’est un être de chair que l’on aime et non simplement un Idéal.

Mais l’amour ne se construit pas uniquement sur la perception que l’on a de l’être aimé. La création de souvenirs communs aux amants contribue également à la représentation que l’on a de l’amour. Ainsi l’évocation d’un souvenir peut à elle seule susciter le désir chez les amants. Cette idée est formidablement illustrée par Proust dans Du côté de chez Swann. La passion que Swann a pour Odette est portée à son comble par la sonate de Vinteuil, emblème de leur amour. Chaque fois que l’amoureux fou l’entend, la musique suffit à réveiller son désir. L’érotisme naît alors de la remémoration des instants passés avec l’être aimé, souvenirs chaque fois convoqués par la mémoire puis idéalisés. Mais l’amour de Swann est également faussé par la vision idyllique qu’il a d’Odette de Crécy. Il la pare de qualités qu’elle n’a pas en la comparant à la Zephyra de Botticelli. 

Si la représentation que l’on a de l’amour est au cœur de la relation amoureuse, on peut émettre l’hypothèse qu’un processus biaisé de la cristallisation qui reposerait sur une vision illusoire de l’être aimé, tenant d’avantage à l’imaginaire qu’au réel, serait à la source des passions destructrices. En effet, fondée sur une vision hallucinée de l’amour, elle en deviendrait dévastatrice. On peut alors se demander si le meilleur moyen d’échapper à une passion destructrice ne serait pas revenir à la source même du processus biaisé de cristallisation et ainsi dévaloriser l’image de l’être aimé. Si l’amour est fondé sur une représentation illusoire, la raison doit-elle reprendre le dessus sur la passion ? La passion ne doit pas prendre la place de la raison pour juger. La raison peut lutter contre la passion mais avec patience. Et pour cela la maîtrise des passions suppose la connaissance de leur cause. On peut également émettre une autre hypothèse selon laquelle la passion dévastatrice serait celle où l’érotisme n’est plus que le fruit d’une  domination des flux corporels. Selon Descartes dans Les passions de l’âme, la passion résulte des actions du corps sur l’âme réduisant la raison aux « esprits animaux ». Dès lors les remèdes de la passion seraient dans un premier temps de les regarder pour ce qu’elles sont de simples phénomènes corporels ce qui permettrait de s’en détacher. Puis il faut user d’ingéniosité et associer à la passion destructrice une image qui la dévalorise. Cette idée renforcerait la pensée de Drevet selon laquelle l’érotisme résulte de la représentation de l’amour. Par ailleurs, à un moment donné le passionné doit consentir au fait que la passion ne reprenne pas le dessus. Il n’y a donc pas de bonne ou mauvaise passion en soi, cela dépend de l’usage que le passionné en fait. La passion destructrice est celle qui assujettit l’homme, le prive de sa liberté d’agir de façon raisonnée. Néanmoins sans les passion il n’y aurait pas de plaisir intense, cela remettrait en cause l’existence corporelle. C’est pourquoi Descartes affirme dans une lettre du 1e novembre adressée à Chanut : « Notre âme n’aurait pas sujet de vouloir demeurer jointe à mon corps un seul moment si elle ne pouvait le ressentir ». De plus il est difficile de savoir si c’est un courage ou une lâcheté de renoncer à la raison pour la passion, question qui se pose au Chevalier des Grieux dans Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. On peut se demander si la passion maîtrisée est toujours passion. Sans doute, une passion contrôlée n’est plus une passion dans le sens où on est conscient de la subir, au sens où elle n’est plus démesurée mais elle peut être une source de plaisir. Il faut alors refouler la passion destructrice quand elle me met en contradiction avec moi-même.

 Mais se serait finir sur une vision pessimiste de l’amour dans l’art de n’étudier en lui que l’aspect démesuré de la passion. Où est passé l’amour heureux ? L’éros satisfait ? Si le corps, la chair est une des raisons qui font de l’érotisme un thème de prédilection des artistes par la grâce émergent des courbes, le sentiment amoureux n’est pas mis de côté. L’amour peut être mis en scène de façon plus chaste dans les pastorales, comme par exemple dans le l’Automne pastoral de Boucher. C’est un univers semblable à celui de Paul et Virginie qui est peint ici.

On est dans l’amour bucolique, à l’image d’Adam et Eve. L’érotisme serait alors presque écarté de l’amour. L’art du XXe dépasse la dimension narrative que la peinture avait introduite dans sa représentation de l’érotisme au XIX. Le Baiser  photographié par Doisneau estsans doute plus proche de notre idée de l’amour. 

Cette image véhicule un sentiment de sérénité sans pour autant écarter la passion. On est dans le réel et moins dans le fantasme. C’est une image parfaite certes mais c’est également une vision de l’amour que l’on croise au quotidien. On atteint alors un Amour basé d’avantage sur le modèle de l’amitié, qui prenant en compte la connaissance et le respect de l’autre dépasserait ainsi le regard réificateur que l’on pose sur autrui. On dépasse alors l’image que l’on s’est forgé de l’autre dans les étapes de la rencontre et on accepte de ne pas réduire l’autre à une simple représentation, car en définitive la personne aimée n’a pas de contours délimités. L’intérêt égoïste n’est alors plus au cœur du désir. Il n’y a plus d’aliénation de soi ou de l’autre mais la création d’une harmonie. L’Amour n’est pas ce qui comble un manque mais un état de plénitude intense survenant sans qu’il ne soit prévu. L’érotisme est alors vécu dans l’instant, et tenu éloigné des représentations que l’on se fait du désir. Le fait que la personne aimée nous surprenne en s’échappant par instant de l’image que l’on a d’elle peut alors être ce qui suscite le désir. 

On ne peut nier l’importance de la représentation que l’on a de l’amour dans une relation amoureuse. Celle-ci nous guide dans nos choix, aussi bien concernant la personne aimée que le chemin que prendra l’ ‘histoire d’amour’ même. Néanmoins la représentation poussée à son paroxysme semble nous amener sur la voie d’une passion démesurée dans laquelle il nous est impossible de voir l’autre pour ce qu’il est. Or la connaissance et le respect de l’autre sont indispensables à l’harmonie entre les amants. De plus les images préconçues de l’amour peuvent apparaître comme un frein au désir. Dès lors nous pouvons affirmer que si l’érotisme peut être le fruit d’une représentation de l’amour, dans le fantasme notamment, il naît souvent au contraire de l’imprévu d’une situation, d’un geste. En effet l’état amoureux dans sa plénitude c’est l’instant de la rencontre sans cesse renouvelé. L’érotisme est alors l’absence d’un caractère prédéfini dans la relation amoureuse et non une image préconçue.

C’est donc ainsi ce jeu avec l’image, le fantasme, l’imaginaire qui  fait de l’érotisme un parfait sujet pour l’Art.


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