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Diderot, Paradoxe sur le comédien

Le Paradoxe sur le comédien a été écrit en 1773. Commencé vraisemblablement à Paris avant le départ pour Saint-Pétersbourg, cet essai a dû être continué en Hollande et achevé en Russie. Diderot réfléchit sur l’art du comédien et soutient l’idée surprenante que les grands acteurs, loin d’éprouver violemment les passions qu’ils expriment, sont des têtes froides qui calculent posément tous leurs effets : c’est le paradoxe du comédien.Dans un premier temps nous verrons d’où peut provenir l’acceptation commune que le jeu du comédien repose sur la sensibilité et pourquoi Diderot repousse cette idée. Nous verrons par la suite qu’elles sont les critères qui selon Diderot font un grand comédien.

Plus l’illusion fonctionne, plus le spectateur croit voir le personnage évoluer devant lui. Il partage les émotions successives du personnage. Au sortir de la représentation, il se demande alors comment le comédien a réussit à donner vie à un être imaginaire faits de mots. Le spectateur remet alors en question le principe même de l’illusion théâtrale, atteindre le naturel par la perfection de l’artificiel, et se dit que si le comédien l’a ému c’est qu’il a lui-même senti toutes les passions du personnage. S’identifier au personnage serait alors la clé du jeu d’acteur : c’est s’investir personnellement, s’abandonner au rôle et donc sentir les passions. C’est contre cette idée commune que Diderot écrit Le Paradoxe sur le comédien.

Incarner un rôle selon Diderot, c’est cesser d’être soi, c’est simuler, jouer, feindre : « Les comédiens font impression sur public, non lorsqu’ils sont furieux, mais lorsqu’ils jouent bien la fureur. » C’est par l’observation que l’acteur peut jouer le personnage. Il copie des attitudes, des caractères. Il conçoit le personnage avant de le jouer : « On est soi de nature ; on est autre d’imitation ; le cœur qu’on se suppose n’est pas le cœur qu’on a. Qu’est-ce donc que le vrai talent ? Celui de bien connaître les symptômes extérieurs de l’âme d’emprunt, de s’adresser à la sensation de ceux qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper par l’imitation de ces symptômes, par une imitation qui agrandisse tout dans leurs têtes et qui devienne la règle de leur jugement. (…) Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs d’après le modèle idéal le mieux conçu est le grand comédien. ». L’homme disparaît pour laisser place au personnage imaginé par l’auteur : « Un grand comédien est un (…) pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu’il doit prendre ».

Pour défendre sa thèse, Diderot choisit la forme du dialogue entre deux interlocuteurs. L’entretien est un exercice rhétorique traditionnel qui permet de donner deux points de vue différents et d’imposer le sien par l’argumentation. La démonstration théorique de cet œuvre repose sur deux critères essentiels : pour bien jouer le comédien doit respecter le vraisemblable et la convenance, et pour cela respecter certaines règles : « Les images des passions au théâtre n’en sont donc pas les vraies images, ce n’en sont donc que des portrait outrés, que des grandes caricatures assujetties à des règles de convention. ». L’illusion naît de l’adéquation du jeu au lieu, à l’auditoire et au style employé par le dramaturge dans la pièce : « Qu’est-ce donc que le vrai de la scène ? C’est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète, et souvent exagéré par le comédien. » L’idée de respect de règles propres au théâtre dès lors à l’encontre du jeu reposant sur la sensibilité. Mais on peut ainsi se demander quels sont les critères qui font un grand acteur si ce n’est pas sa sensibilité.

Diderot tend à montrer que si le talent d’un acteur est naturel, c’est un travail assidu qui va lui permettre de l’exprimer : « C’est à la nature à donner les qualités de la personne, la figure, la voix, le jugement, la finesse. C’est à l’étude des grands modèles, à la connaissance du cœur humain, à l’image du monde, au travail assidu, à l’expérience, et à l’habitude du théâtre, à perfectionner le don de la nature. ». Les dispositions naturelles ne sont pas suffisantes pour faire d’un homme un comédien. Néanmoins Diderot avoue que « Le comédien de nature est souvent détestable, quelque fois excellent. ». Le soucis d’un jeu reposant uniquement sur la sensibilité est l’inconstance, c’est pourquoi le grand comédien doit être un homme froid : « C’est une glace toujours disposée à montrer les objets et à les montrer avec la même précision, la même force, la même vérité. »

De plus, un jeu reposant uniquement sur la sensibilité empêche le comédien d’être caméléon, c’est-à-dire de pouvoir jouer tous les rôles possibles. Cette souplesse semble pourtant indispensable à l’acteur : « Un grand comédien n’est ni un pianoforte, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle ; il n’a point d’accord qui lui soit propre ; mais il prend l’accord et le ton qui convienne à sa partie, et il sait se prêter à toutes. » Dès lors la création du personnage est bien le fruit d’un travail d’observation ne reposant plus sur la sensibilité : « Moi je lui veux beaucoup de jugement ; il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille ; j’en exige, par conséquent, de la pénétration et nulle sensibilité, l’art de tout imiter ou ce qui revient au même, une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles. » Ce qui fait un grand comédien c’est donc sa capacité d’adaptation permise grâce à l’étude de l’homme et l’imitation de ses attitudes.

Un grand comédien peut l’être uniquement de part ses dispositions naturelles mais cela est rare. Le plus souvent le jeu reposant sur la sensibilité fait qu’un acteur peut exceller lors d’une représentation et être médiocre lors d’une autre. Dès lors le jeu de l’acteur doit reposer sur un travail d’observation du monde, des gens, des passions mais aussi d’imitation. Pour atteindre la perfection du jeu il faut que l’acteur soit dénué de sensibilité pour interpréter la sensibilité. Diderot oppose ici deux manières concevoir le jeu de l’acteur : un jeu reposant sur la sensibilité, l’autre sur la réflexion. Aujourd’hui cette question reste d’actualité, notamment dans le jeu de l’acteur de cinéma. La vision qui prédomine est opposée à celle de Diderot : à Hollywood par exemple l’acteur doit devenir le personnage et cela de part un processus de métamorphose, physique notamment. L’incarnation du personnage prime et pour cela les comédiens n’hésitent plus à prendre trente kilos ou à changer de coupe de cheveux. La création reposerait ainsi principalement dans ce type de jeu sur la sensibilité. Ceci est sans doute permis de part le fait qu’au cinéma on peut rejouer plusieurs fois une scène avant de trouver le ton juste tandis que chaque instant compte lors d’une représentation théâtrale. On peut alors se demander si la théorie de Diderot est valable dans tous les exercices de la comédie ou uniquement au théâtre.

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