Baudelaire la voix

baudelaire, « la voix »

La Voix

«  Mon berceau s’adossait à la bibliothèque, 
Babel sombre, où roman, science, fabliau, 
Tout, la cendre latine et la poussière grecque, 
Se mêlaient. J’était haut comme un in-folio. 
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme, 
Disait: «La Terre est un gâteau plein de douceur; 
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!) 
Te faire un appétit d’une égale grosseur.» 
Et l’autre: «Viens! oh! viens voyager dans les rêves, 
Au delà du possible, au delà du connu!» 
Et celle-là chantait comme le vent des grèves, 
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu, 
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie. 
Je te répondis: «Oui! douce voix!» C’est d’alors 
Que date ce qu’on peut, hélas! nommer ma plaie 
Et ma fatalité. Derrière les décors 
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme, 
Je vois distinctement des mondes singuliers, 
Et, de ma clairvoyance extatique victime, 
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. 
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, 
J’aime si tendrement le désert et la mer; 
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, 
Et trouve un goût suave au vin le plus amer; 
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges, 
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. 
Mais la voix me console et dit: «Garde tes songes: 
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous !»

Baudelaire

On trouve dans le recueil de Baudelaire Les Epaves écrit en 1866 le poème « La voix ».Celui-ci est une variation sur le mythe des sirènes raconté par Homère. Le poète devient alors un nouvel Ulysse envoûté par une voix mélodieuse, celle de la création poétique. Tout comme dans l’Odyssée c’est la curiosité qui pousse le ‘héros’ à emprunter une voie détournée, parsemée d’obstacles mais qui mène au salut. Si ce  poème s’inspire du chant XII de l’Odyssée, du mythe des sirènes, on ne sait ici si la Voix mène le poète à sa perte ou si elle lui donne l’inspiration nécessaire à la création.

Le poème de Baudelaire est une variation sur le mythe des sirènes que l’on retrouve au chant XII de l’Odyssée d’Homère. La magicienne Circé avertit Ulysse des dangers qu’il devra affronter en quittant son île, dont l’envoûtement des sirènes, et l’instruit sur la manière d’entendre leur voix sans tomber dans leur piège. Ulysse, curieux d’entendre cette mélodie merveilleuse, bouche les oreilles de ses marins avec de la cire et se fait attacher sur le mat du bateau. Dans l’Odyssée, l’enchantement repose sur la voix séduisante des sirènes mais aussi sur leurs propos. Elles se servent de la faiblesse d’Ulysse : son aspiration au repos après la guerre de Troie. On retrouve chez Baudelaire le caractère mélodieux de la voix avec au vers 8 l’allitération en « v » « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves ». Mais la différence se trouve dans la confrontation de cette voix avec une autre qui propose au poète une vie de plaisirs terrestres avec la métaphore du vers 6 « La Terre est un gâteau ». Les deux voix ont ainsi chacune un aspect différent de ce sur quoi repose la séduction des sirènes. Le poète choisit alors la voix qui lui promet de « voyager dans les rêves ». La voix choisie par le poète devient l’un des protagonistes du poème et dès lors s’opère un dialogue entre eux que l’on suit grâce au champ lexical du son (« voix » v5, « parlaient » v5, « disait » v6, « chantait » v11, « l’oreille » v13, «répondis » v 14, « la Voix » v 27, « dit » v 27) , parfois caractérisé par les émotions qu’il évoque (« vagissant » v12, « je ris » v23, « je pleure » v 23, « me console » v 27). Le rejet du verbe « Disait » au vers 6 montre l’importance de la Voix sur la vie du poète : il l’a choisi pour le guider, le conseiller. Elle devient alors une figure maternelle apaisante face à l’âpreté du réel comme le suggère le verbe consoler au vers 27.

 On retrouve chez Baudelaire le passage du réel au merveilleux  déjà présent dans le périple d’Ulysse. On peut observer dans le poème des figures merveilleuses telles que le « fantôme » (v12) ou les « serpents » rappelant la Méduse de la mythologie grecque. Mais le voyage dépasse les côtes de la Méditerranée. Le « désert » nous évoque l’imaginaire des Contes des Milles et une nuits et leurs mirages. C’est un monde infini qui s’offre au regard du poète par l’intermédiaire du rêve, comme le souligne la répétition d’ « au-delà » (v 10). Ce monde merveilleux est alors supérieur aux plaisirs qu’offre le monde réel. Peut-être que le poète se souvient du danger des tentations des plaisirs des sens dont Circé se sert pour transformer les compagnons d’Ulysse en porcs. Cette idée est suggérée par le mélange du champ lexical du merveilleux avec celui du plaisir : « gâteau » (v6), « douceur » (v6), « plaisir » (v7), « voyager » (v 9), « rêves » (v9) « fantôme » (v 12) « caresse » (v13), « douce » (v14),, « mondes singuliers » (v 18), « serpents » (v 20), « le désert et la mer » (v 22), « suave » (v24), « vin » (v 24)« songes » (v27).

 Néanmoins si le choix du poète le mène vers l’inconnu, son voyage ne pourra se faire sans ombrage. En effet le merveilleux comporte une part de monstruosité. Il ne faut pas oublier que les sirènes sont avant tout des monstres menant les marins à la mort. Le danger pour le poète repose sur l’emprise que la Voix a sur lui, comme le montre les allitérations des vers 10-11 (allitération en « v » « comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu ») et 14-15 (allitération en « d » « Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors Que date »)qui par leurs sonorités semblent ensorceler le poète et le conduire à sa perte. On découvre alors un monde étrange et effrayant, semblable à un gouffre, esquissé par les expressions « sombre » (v2)« vagissant » (v12), « effraie » (v13) « au plus noir de l’abîme » (v17), « victime » (v19), « serpents qui mordent » (v20) et « trous » (v26). L’expression « extatique victime » au v19 rappelle la folie et l’erreur des marins dont Ulysse découvre les débris des vaisseaux sur les rochers des sirènes. C’est l’inconnu qui « effraie » (v 13) et attire à la fois le poète curieux, toujours avide d’en voir toujours plus. Dès lors cet envoûtement ne peut conduire qu’à la folie ou la mort du poète. Le choix effectué par le poète se transforme en malédiction. L’envoûtement de la Voix, tel celui des sirènes, est source de malheur.

L’envoûtement de la Voix pendant l’enfance du poète le mène à un destin tragique. La personnification au premier vers du berceau (« Mon berceau s’adossait » ) nous évoque les dons offerts par les fées dans les contes. C’est une idée que l’on retrouve dans un poème en prose de Baudelaire , Les Bienfaits de la Lune, dans lequel le poète évoque la Lune qui, se penchant sur le berceau de sa bien aimée, lui confère les dons qui lui permettront d’ensorceler le poète et le conduire à la folie ou la mort. Ces deux issues semblent ici encore inévitables comme le tendent à penser le rejet au vers 16 « Et ma fatalité. ». Le champ lexical de la mort (« sombre » v2, « cendre » v3, « poussière » v3, « vagissant » v12, « plaie » v15 , «  l’abîme » v17, « victime » v19, « serpents qui mordent » v20, « deuils » v 23, « pleure » v 23, « je tombe dans des trous » v26) se trouve ainsi lié aux nombreux oxymores qui provoquant l’inversion évoque la folie : v 22 « le désert et la mer » , v 23 « je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes », v 24 « un goût suave au vin le plus amer »,  v 25 « les faits pour des mensonges ». Baudelaire reprend l’idée du poète maudit si l’on considère le double sens du mot « grève » au vers 12 qui rappelant l’ancien nom de la place de l’Hôtel de ville à Paris où avait lieu les exécutions nous évoque le poète du XVe siècle François Villon et « La ballade des pendus ».

Ce qui fait le malheur du poète est son désir inassouvi de connaissance. La métaphore des vers 1-2 « la bibliothèque, Babel sombre » ainsi que le rejet du verbe « Se mêlaient. » au vers 4 suggère que la compréhension du monde et surtout des autres rendue impossible comme dans la Bible. L’impossibilité du dialogue avec les autres hommes provient de la « clairvoyance » du poète, dont la capacité de voir l’invisible le rapproche des « prophètes »(v21). On observe alors un décalage entre le poète et les autres hommes sur la vision du monde, fondé sur l’inversion par l’emploi successifs d’oxymores des vers 22 à 25. Le poète est prisonnier d’un état où il ne peut pas communiquer avec les autres mais il ne peut pour autant atteindre le monde idéal dont il est perpétuellement en quête. L’homme baudelairien se distingue en étant toujours partagé entre le bien et le mal : La tentation du gouffre l’emporte souvent sur l’aspiration vers un idéal. Par ailleurs c’est cette curiosité de connaître le monde qui est utilisée par les sirènes pour envoûter Ulysse au vers 180-190 de l’Odyssée : « Puis on repart charmé, lourd d’un lourd trésor de science » (v 188), « Nous savons tout ce qui advient sur la terre féconde » (v 191). C’est donc la curiosité qui est le moteur de toute création qu’elle soit « roman » (v2), « science » (v2) ou « fabliau » (v2). La « bibliothèque » (v 1) est alors le témoignage des voyages parcourus par les auteurs pour atteindre le savoir. Le poème la Voix est ainsi la métaphore de la création poétique.

La littérature grecque est partagée entre l’oral et l’écrit : L’Odyssée d’Homère écrite au VIIIe siècle avant JC est une poésie chantée par les aèdes. L’épopée est écrite sous la forme traditionnelle de l’hexamètre dactylique. On trouve alors un parallélisme entre les vers chantés de l’Odyssée et leur contenu : le chant des sirènes. Baudelaire trouve quant à lui dans la tradition et le classicisme hérité de la Pléiade le champ libre à l’expression de sa poésie « parce que la forme du sonnet est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Le caractère mélodieux de la voix des sirènes est alors rendu par l’emploi d’allitérations comme aux vers 8, 10 et 14. Si la forme de ce poème ne rompt donc pas avec la tradition elle s’en distingue pourtant par les thèmes évoqués, notamment l’invitation au voyage : si chez les romantiques cette situation conduit au désespoir, Baudelaire, lui, invite son lecteur à découvrir par la poésie un accès à l’infini qui s’appelle la Beauté. Et son œuvre est justement la présentation de cette démarche. La poésie devient un moyen de changer le rapport de l’homme au monde. La beauté pour Baudelaire doit élever l’homme au dessus de lui-même, vers un monde parfait. Le poète s’investit alors d’une mission : transfigurer en mythe le quotidien, grâce à son imagination. Percevant des analogies, des « correspondances » entre les mondes sensible et supérieur, il les communique par son art et fait émerger du milieu des sensations éparses d’un nouvel ordre. Baudelaire s’écarte du réalisme en préférant à la nature les chimères de son imaginaire et c’est ce choix qu’il évoque dans le poème « La Voix » en préférant la voix qui invite au rêve à celle qui propose les plaisirs terrestres. Plonger dans l’inconnu grâce à l’imaginaire permet alors au poète de trouver de nouvelles voies poétiques car il n’est pas satisfaisant de plagier les poètes du passé dont les écrits sont désormais « cendre » et « poussière », pour décrire le monde moderne. C’est ici encore la curiosité qui pousse le poète au renouveau. La voix est alors la métaphore de la création poétique comme le suggère l’expression « in-folio » qui évoque l’édition, qui permet au poète de faire partager son œuvre au plus grand nombre et de l’initier ainsi au rêve.

En s’inspirant du mythe des sirènes de l’Odyssée raconté par Homère, Baudelaire construit un monde imaginaire où se mêle le merveilleux et la monstruosité. En évoquant des figures chimériques il invite le lecteur au voyage et lui transmet sa soif de connaissance. Néanmoins si le poète évoque sa quête d’un monde idéal, il n’en décrit pas moins les dangers qu’elle comporte. Elle conduit le poète à être incompris par les autres hommes en changeant sa vision des choses et ainsi en étant perpétuellement en décalage avec ses semblables. L’homme Baudelairien est en soif d’absolu : son voyage tout comme celui des marins longeant les rochers des sirènes aboutit alors inexorablement à la folie ou la mort. Mais le poème La Voix est avant tout une métaphore de la création poétique qui consiste à choisir la voie du rêve et aboutit à une quête curieuse.

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