Dali rêve

L’art est un rêve

Le rêve est une suite de phénomènes psychiques se produisant pendant le sommeil. C’est une activité automatique excluant la volonté reposant sur la succession d’images, de représentations. En cela le rêve et l’art se rejoignentdans la capacité qu’a l’homme de créer des images. Mais cela ne s’arrête pas là, d’un point de vue formel on trouve également des points communs entre l’art et le rêve. D’ailleurs, de nombreux artistes se sont inspirés du rêve pour réaliser leurs œuvres. Néanmoins on peut se demander si toute œuvre d’art ne porte en elle la trace du rêve que se soit de façon consciente ou pas. Dans ce cas où serait la part de génie et de liberté dans l’œuvre de l’artiste si celle-ci n’est que l’expression d’images infligées par l’inconscient. L’art serait-il donc un rêve ? En quoi l’artiste prend-t-il le rêve comme principe créateur ? Pourquoi l’art et le rêve sont indispensables à la vie psychique de l’artiste ?

Platon, dans le Phédon, rend compte de l’idée que l’art apparaît comme une évidence et non pas comme la recherche d’une finalité telle qu’elle soit. Un disciple rendant visite à Socrate lui demande : « Pourquoi Socrate joues-tu de la flûte avant de mourir ? » ; Socrate lui répond alors : « Je joue de la flûte avant de mourir pour jouer de la flûte avant de mourir ». Il y a une finalité sans fin de l’art : c’est une nécessité pour l’artiste mais dépourvu d’efficacité utilitaire. En effet, l’artiste c’est celui pour qui la création artistique devient un besoin vital au même titre que manger, boire, dormir et se reproduire. Comme l’homme ne peut contrôler l’apparition des rêves durant son sommeil, l’artiste ne peut s’empêcher de créer. Dès lors la création peut apparaître chez certains artistes torturés comme une souffrance qu’ils ne peuvent s’empêcher de renouveler bien qu’elle ne les satisfasse jamais. Van Gogh par exemple était éternellement insatisfait de ses oeuvres: « Je la rend laide dans mon tableau alors que la nature me semble parfaite » (Correspondance complète). Ses toiles le répugnent car elles sont la trace visible de l’expression d’une profonde tourmente.

Van gogh rêve

La Nuit étoilée peinte en juin 1889 témoigne d’une période sombre dans la vie de Van Gogh qui lors d’une crise de démence, durant laquelle il tente de tuer Gauguin, se sectionne l’oreille gauche. Le peintre entre alors de son plein gré à l’hospice de Saint-Rémy-de-Provence. La touche de peinture dans cette œuvre est ici très énergique et la vision nocturne du paysage fait régner un sentiment de malaise, renforcé par les tourbillons semblables à des vagues qui agitent le ciel. Les cyprès, motif récurrent dans la production provençale du peintre, prennent la forme de flammes. La lumière violente qui éclaire alors le paysage est constituée de onze étoiles et d’une lune immense qui semble transpercer le ciel. On assiste alors au spectacle monstrueux d’une nature démontée au milieu de laquelle seule le petit village demeure paisible. Les forces déchaînées de la nature paraissent alors trahir les peurs qui hantent l’artiste. La genèse de l’œuvre engage la vie de l’artiste. C’est une sublimation de la folie. La création est alors un besoin vital pouvant conduire à l’automutilation. L’artiste est soumis à une pression : s’il ne produit pas il peut s’autodétruire. Nous pouvons donc nous interroger sur la façon dont la psychanalyse prend en considération l’art comme expression latente du psychisme de l’artiste.

Dans l’Interprétation des rêves, Freud définissait et faisait fonctionner les concepts fondamentaux qui sous-tendent la technique et la doctrine psychanalytiques. Il énonça l’idée selon laquelle on retrouve chez tout être humain un processus au cours duquel s’inscrivent dans sa mémoire des éléments de sa vie, puis ils s’effacent de la conscience sous l’effet du refoulement, qui est la répression imposée notamment par le père à l’indicible ou à l’infaisable. Par la suite le refoulé réapparaît dans le rêve, dans le symptôme. Le concept de sublimationpermet alors un rapprochement direct entre l’art et le rêve. En effet la sublimation est un processus par lequel la pulsion sexuelle déplace son but sexuel initial vers un autre but visant des objets socialement valorisés. En l’occurrence l’art et le rêve deviennent des moyens d’évacuer ses pulsions. Dès lors il indéniable que l’on retrouve dans les œuvres les réminiscences des souvenirs de l’artistes aussi bien que dans les rêves.

De vinci rêve

Léonard de Vinci a illustré ces conceptions psychanalytiques dans Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Dans l’œuvre de De Vinci La Vierge, l’Enfant Jésus et Sainte Anne, Jésus regardant sa mère sont contemplés par Sainte Anne. C’est une illustration indirecte de l’image dans le miroir, c’est-à-dire lorsque l’enfant face au miroir vérifie qu’il est bien regardé par une autre personne. Il faut le regard d’un tiers témoin du regard entre l’enfant et la mère. Le paysage dans le tableau rappelle l’enfance de l’artiste. En outre la robe de Marie formant un oiseau est un symbole caché de l’attachement de De Vinci à sa propre mère à laquelle il a été enlevé pour être élevé par sa marâtre. L’artiste se nourrit des éléments de sa biographie sans le savoir. C’est un matériau qui doit demeurer caché, car si il vient à être révélé, la pulsion de création de l’œuvre disparaît.

Dans une œuvre transparaît les réminiscences du rêve fondé sur le passé de l’artiste. L’œuvre d’art peut alors être, comme le rêve, le lieu d’expression des traumatismes. Prenons l’exemple de « La femme éclatée » réalisée par Niki de Saint Phalle en 1963. Tout d’abord c’est la technique non conventionnelle de l’œuvre réalisée à partir de matériaux divers qui nous interpelle. On peut rapprocher cette œuvre de la technique traditionnelle du bas relief dans la sculpture car, même si cette œuvre n’en est pas un, la présence du volume, de la couleur blanche ainsi que du thème traité (la figuration du corps humain) peut y faire penser. Néanmoins cette œuvre n’est pas traditionnelle dans les techniques employées. Par exemple l’intégration de matériaux non artistiques dans la peinture, technique récurrente depuis Nature morte à la chaise canée de Picasso en 1912, n’est pas utilisée comme trompe l’œil mais comme des éléments affirmés faisant partie intégrante de la représentation du corps. Niki de Saint Phalle colle alors des matériaux divers (poupées, faux crâne de squelette, grillage, aérosol,…) puis les peint en blanc pour les unifier. On peut également percevoir les coulures bleues outremer, vertes, noires et rouges du au tir à la carabine. Les techniques ne sont donc pas utilisées pour traduire la ressemblance avec le modèle. 

Niki de saint phalle rêve

Même si les techniques nous éloignent de la réalité, le sujet n’en est pas moins reconnaissable : la figuration du corps, particulièrement du corps féminin. Le sujet occupe le centre de la toile et le fond fait partie intégrante de la chevelure et la robe de la femme. Ici il n’y a pas de réalité charnelle. Le grillage a été utilisé pour la structure du corps et Niki de Saint Phalle le laisse entrevoir, notamment pour le sein gauche. Le corps a subi de nombreuses déformations. Les épaules et les bras sont par exemple totalement disproportionnés. Le visage est quant à lui traité de façon réaliste. La bouche et les yeux sont traités en creux. Les transformations du corps de la femme font référence au passé de l’artiste. La « femme éclatée » n’est autre que Niki de Saint Phalle elle-même, victime d’inceste paternel. De nombreux signes dans cette œuvre traduisent ce traumatisme. La déformation du corps témoigne de la souffrance tout comme le rouge très présent au centre de la toile qui nous rappelle la meurtrissure du corps de la femme. La présence des poupées ainsi que celle du crâne font référence à l’enfance volée. L’œuvre devient alors un moyen d’exorciser son passé, d’exprimer ses pulsions en les jetant sur la toile. Le tir à la carabine a alors un côté jubilatoire, c’est un défouloir. La peinture fait ici office de ‘thérapie’. La figuration du corps féminin par Niki de Saint Phalle devient lieu de partage de son intériorité. L’art tout comme le rêve devient espace d’expression des traumatismes. L’œuvre s’apparente alors à un cauchemar où l’angoisse naît d’accumulation d’objets symboliques dont le sens ne se révèle qu’après analyse des éléments qui le composent. L’œuvre produite est donnée à voir au monde, aux autres mais également à celui qui l’a créé. Entre alors dans le processus de création un dévoilement : l’artiste part dans le but de représenter une chose et aboutit à une autre que lui-même ignore.

Cependant, l’art peut sciemment être un rêve lorsque certains artistes décident d’explorer le rêve pour créer. Le surréalisme part des découvertes sur l’inconscient en reprenant l’aspect incohérent et désorganisé du rêve dans les œuvres. André Breton affirmait ainsi : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. » Jouant sur les associations de mots et de symboles, Magritte produit des juxtapositions inattendues d’éléments ou d’objets sans lien logique apparent dans Ceci n’est pas une pipe. Il rend de cette manière avec humour et détachement les découvertes de la psychanalyse. 

Magritte rêve

En outre, l’exploration du rêve devient une expérience permettant la libération de l’esprit pour en extraire la substance poétique mettant en évidence les sentiments et les idées refoulées. On trouve ainsi dans Le domaine d’Arrheim  de Magritte le symbole de la montagne formant un aigle traduisant par la même la froideur maternelle dont l’artiste a souffert.

Magritte rêve

L’art et le rêve se rejoignent dans leur capacité à s’échapper des contraintes du réel. L’artiste comme le rêveur crée un monde qui lui est propre, dans lequel il peut se réfugier. C’est ce qui pousse dans un premier temps les romantiques en quête d’idéaux à s’intéresser au rêve. Pour Gérard de Nerval le rêve permet de ressusciter le bonheur passé et offre la figure féminine dont il poursuit la quête : cette femme idéale à la fois mère, épouse et déesse. L’œuvre d’art est ainsi uneconstruction imaginaire destinée à satisfaire un désir, un besoin, une réalité et c’est pourquoi elle s’apparente à ce que l’on nomme en psychanalyse le rêve diurne. L’artiste cherche également à rendre en poésie la souplesse du songe. L’art est un rêve en tant qu’il joue sur les symboles et fait parfois abstraction d’une logique temporelle. Nerval joue sur les associations de mots inattendues et sur les sonorités inhabituelles. Tout dans son œuvre devient signe, symbole et est par là même propice à l’interprétation. Il reprend également la confusion d’éléments passés, présents et futurs propre au rêve. Dans son œuvre Sylvie par exemple le lecteur ne sait pas toujours si le narrateur évoque le rêve ou la réalité. Le souvenir se confond alors avec la pure création onirique. Mais la symbolique du rêve n’est pas seulement ce qui a intéressé les artistes mais également sa capacité a créer des images échappant à une construction logique et reposant sur le mode sensitif.

En effet, le rêve est une forme d’activité mentale très différente de la pensée éveillée. Il a fait l’objet de nombreuses études cliniques et de laboratoire. Celles-ci montrent que les rêves sont plus perceptuels que conceptuels : les choses sont davantage vues et entendues que pensées. L’expérience visuelle est présente dans presque tous les rêves, l’expérience auditive dans leur moitié, et le toucher, le goût, l’odorat et la douleur dans une proportion relativement faible. La présence d’une émotion de grande intensité y est fréquente, et il s’agit généralement d’une seule émotion forte, comme la peur, la colère ou la joie, plutôt que d’un ensemble d’émotions modulées comme dans l’état de veille. C’est pourquoi souvent au réveil il ne reste plus d’image mais des sensations. C’est également quelque chose qui a intéressé les artistes créant un monde de sensations en s’inspirant de leurs rêves. L’art est un rêve car il nous fait partager le monde intérieur de l’artiste. L’artiste est donc celui qui a la capacité de créer des images en inventant de nouveaux moyens de représentations. Rimbaud dit ainsi que le poète est « voyant ». En s’appropriant la poésie, il lui a donné un autre sens et a inventé des moyens d’expressions adaptés à sa vision. Dans son poème Aube, extrait des Illuminations, le poète n’est pas passif, c’est lui qui crée le matin et invente le paysage. Alan Borer dit qu’ici Rimbaud est un régisseur. Le poète parle lui-même d’ « entreprise ». Il commande la lumière, l’ombre ainsi se transforme en luminosité. Il commande également le mouvement et la vie : il réveille le paysage, il lève les voiles de l’aube, il fait chanter le coq. Il fait donc naître les bruits. L’énergie de cette genèse, son exaltation est exprimée par l’accumulation des verbes d’action. En même temps le poète transforme le monde dans sa vision puisqu’il crée un paysage féerique et merveilleux avec un mélange de nature et de ville. Il lie aussi le végétal au minéral, dans le recueil les fleurs se transforment souvent en pierres précieuses, comme dans le poème Fleur. Ce monde c’est le poète qui le crée : c’est une vision crée sur les impressions. Nous pouvons ainsi affirmer que l’un des points communs formels entre l’art et le rêve est de jouer sur les sensations. L’impressionnisme ne serait-il pas alors semblable aux visions nocturnes fulgurantes dont il ne reste qu’une sensation colorée d’un paysage onirique ? Dans Impression soleil levant, l’essentiel ne semblait pas être pour Monet de peindre le paysage mais de saisir les reflets du soleil dans l’eau. De plus, l’œuvre pourrait être abstraite si on ne distinguait les barques du premier plan, les silhouettes noyées dans la brume des bateaux et le soleil à l’arrière plan. La touche large enveloppe d’une brume épaisse et lumineuse les éléments du tableau ne laissant au spectateur après la contemplation de l’œuvre qu’une ‘impression’ vaporeuse et colorée. C’est la sensation qui demeure après la contemplation comme au sortir d’un rêve.

L’art est un rêve en tant qu’il fonctionne également sur le mode d’associations de symboles. Par ailleurs, il prend parfois certains de ses aspects formels notamment l’absence de logique temporelle et le jeu sur les sensations : les éléments affectifs et visuels sont agencés pour former un tout. De plus la psychanalyse a révélé qu’ils concernent tous deux le principe de sublimation par lequel l’inconscient s’exprime. En outre, l’interprétation des rêves s’effectue par le décodage de certains éléments par voie d’association libre dont les éléments disparates se retrouvent dans l’œuvre d’art. Mais il serait dangereux de donner à l’artiste les clés des éléments relevant de l’inconscient dans son œuvre par danger de destruction de sa pulsion créatrice. Cependant si l’art fonctionne sur le même mode que le rêve, il est important d’exclure le mot rêve entendu comme illusion, renvoyant au désenchantement de la révélation totale d’un acte créateur entièrement soumis à l’inconscient. Si la psychanalyse rend compte de la pulsion créatrice de l’artiste et des symboles, réminiscences des traumatismes passés qui parsèment ses oeuvre, ceci en aucun cas ne perce le mystère du génie qui s’affranchit des règles académiques de l’art pour les faire siennes et en créer de nouvelles.

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