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Un petit tour au Studio Harcourt

Le Studio Harcourt ça vous dit quelque chose ? La patte reconnaissable entre toutes de noir et de blanc qui a vu passer sous son objectif les visages des plus célèbres stars? Mais saviez-vous qu’aujourd’hui c’est également devenu un espace d’exposition? Je vous raconte ma visite.

Tout d’abord, je dois bien le dire, j’ai été totalement éblouie par la beauté des lieux. Cet ancien hôtel particulier a été restauré avec beaucoup de charme et la scénographie très cinématographique est parfaitement réussie. Dès l’entrée, un majestueux escalier vous invite à monter les marches sur un tapis rouge. On se sentirai presque dans la peau d’une star à Cannes.

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J’ai beaucoup aimé  les photographies suspendues façon luminaire, qui relie les deux étages comme un fil conducteur. C’est extrêmement beau et l’éclairage bien choisi enveloppe les portraits de mystère.

Au deuxième étage se trouve un espace d’exposition. Je vous conseille d’aller d’abord faire un tour à la curiothèque, cabinet de curiosité contemporain dont les tiroirs sont remplis de souvenir de Cosette Harcourt. On y découvre des clichés inédits mais on peut aussi prendre le temps d’y écouter de la musique.

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Jusqu’au 30 septembre , l’exposition Où sont les femmes ? est consacrée aux femmes d’exception. Quoi de plus évident de les mettre à l’honneur lorsque l’on sait que Cosette Harcourt est la première femme à avoir ouvert son studio photo à Paris en 1934. Une pionnière!

On trouvera côte à côte des sportives, écrivaines, chanteuses, stars de cinéma… femmes engagées ou qui par leur façon d’être elles mêmes ont beaucoup fait avancer la place des femmes dans la société (Brigitte Bardot, Leila Slimani, Florence Arthaud , Arielle Dombasle pour ne citer que quelques unes d’entres elles).

Là encore la scénographie fait mouche. Les photographies sont suspendues, et derrière chacune se trouve le cartel. Je trouve  très judicieux ce procédé qui vous pousse à regarder dans un premier temps le portrait, puis ensuite à lire le nom de la personne, sa profession et un petit texte. Nous avons tendance à décrypter d’abord les explications quand elles sont écrites juste à côté sans prendre le temps de regarder. C’est assez amusant d’essayer d’imaginer en quoi une personne a pu s’illustrer quand on ne la connaît pas, seulement avec les traits de son visage.

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Des catalogues d’exposition sont aussi mis à disposition d’ailleurs si vous souhaitez en apprendre plus installé dans un confortable fauteuil.

A ne pas manquer le magnifique portrait de l’artiste Pushpamala en symbole de liberté.

Au bout, une porte vous mènera dans le salon où ont lieu les rendez vous pour le studio photo. Si vous décidez un jour de vous faire tirer le portrait, ce sera ici que la sélection des clichés sera faite.

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Enfin, avant de partir vous pouvez aller prendre un thé pour prolonger l’expérience. Le salon est vraiment joli et j’avoue en gourmande que je suis le gâteau trois chocolats m’a conquise.

Ma seule réserve concernant cette visite sera le prix qui demeure élevé pour la formule Tea time car il n’y a que deux salles pour l’exposition même si celle-ci est de grande qualité et les clichés nombreux. Je pense que cela tient au lieu d’exception et à la pâtisserie Maison Dalloyau qui en font un instant de gastronomie. L’entrée simple (7euros) est plus accessible. Pour le moment pas de tarif réduit ou de groupe, mais cet espace du Studio Harcourt est récent. Cela se mettra sans doute en place petit à petit.

En tout cas c’est très prometteur et je demeure curieuse des futures expositions !

Merci beaucoup Déborah de l’agence Brandslovblogs de m’avoir permis de découvrir ce lieu

 

Studio Harcourt
6 Rue de Lota
75116 Paris 16
Accès : Métro Rue de la Pompe

Tous les mercredis, vendredis et samedis de 10h à 18h

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Home sweet home?

Home est un livre qui a beaucoup fait parler dans les médias et sur la blogosphère. J’étais curieuse de lire ce qui a souvent été un « coup de coeur » ou « coup de poing » pour certains. J’attendais peut être un peu trop de ce petit livre. En effet la réputation de Toni Morrison la précède: prix pulitzer, prix nobel de littérature… Avec Home, on sait que l’on tient un grand livre dans les mains.

Du style, je n’ai rien à reprocher. L’écriture est très belle, incisive, même dans sa traduction. J’imagine sans peine combien cela doit être mieux en version originale. L’histoire m’a un peu moins touchée. Les personnages pourtant ont des chemins de vie très percutants, plein de détours. En quête d’un chez eux. Un retour à la maison douloureux pour un ancien soldat. Une tentative de fuite du carcan familial pour d’autres afin de mieux créer une vie qui leur sera propre. Le malaise est dans chaque page. On perçoit comme il est difficile pour ces personnages noirs américains de se faire une place dans cette société des années 50. Le regard qui pèse sur eux. L’ambiance ségrégationniste.

Les flashback sont très intéressants et apportent un éclairage sur la part d’ombre du soldat. Cela permet de mieux comprendre la folie qu’il dégage dans les premières pages du roman qui m’ont autant déstabilisées, malmenées, que le personnage. Je ne savais pas où l’auteure voulez le conduire et surtout me conduire moi lectrice. J’étais aussi perdue que lui. Cela partait trop fort, trop vite. Et peut être qu’à ce moment là je n’avais pas envie de courir après ce personnage pour le rattraper dans sa folie, ancrer en moi des souvenirs de guerre traumatisants survenant brutalement dans la lecture (et cela, il est vrai rend bien les symptômes des vétérans atteints du stress post traumatique).

C’est peut être ce concentré d’émotions qui m’a dérangée. J’ai eu l’ impression que Toni Morrison voulait tout mettre dans le même livre. Les personnages semblent parfois porter le poids du monde sur leurs épaules, comme si qu’importe le chemin qu’ils choisiront, le destin et la misère les rattraperont. Cela donne une vraie force au livre mais prive aussi de certains développements qui auraient pu être passionnants. J’aurai peut être aimé en connaître davantage sur le lien unissant Frank le soldat, et sa soeur Cee. Même si quelques souvenirs d’enfance sont écrits. Même si l’on sent bien que c’est ce lien qui les fait encore tenir debout.

Je ne regrette pourtant pas du tout cette lecture qui m’a fait découvrir Toni Morrison. Home sera plutôt un point de départ à la lire de nouveau, une amorce plutôt qu’un aboutissement. Peut être, comme les personnages, il faudrait que je reprenne la route en revenant en arrière pour mieux comprendre, en suivant le fil des oeuvres de Toni Morrison afin d’éprouver le sentiment qu’Home est la fin du voyage.

 

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Soie d’Alessandro Barricco

Soie d’Alessandro Barricco est un de ses jolis petits livres que l’on garde précieusement. Mais comme je suis sympa, je le partage avec vous.

De quoi ça parle alors? 

C’est l’histoire d’Hervé Joncour, éleveur de vers à Soie qui entreprend vers 1860 plusieurs expéditions périlleuses pour le Japon afin d’y récupérer les vers sains qui pourraient sauver son entreprise suite à une épidémie en Europe. On y retrouve toute la fascination de l’époque pour le Japon, sur fond de voyages, guerres et amour.

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Ce que j’en ai pensé? 

Ce livre est un petit trésor. Si court mais si dense en émotions. Il contient de très belles images poétiques et mène tout en douceur à des réflexions sur la vie, l’amour, les choix que l’on prend et finalement ce qui compte vraiment. Car ce n’est pas seulement un voyage au Japon pour rapporter des vers à Soie qu’Hervé Joncour mais un véritable parcours initiatique intérieur. La plume est légère, légère et empreinte d’une douce sensualité comme la soie. Le triangle amoureux qui se dessine est plein de pudeur et de non dit comme le livre qui condense les émotions en peu de mots. Le désir du nouveau et de l’exotisme contre la douceur du foyer…

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Et le film ? 

J’ai trouvé l’adaptation assez fidèle au livre.

Les acteurs sont très bons (Keira Knightley, qui décidément tourne beaucoup de films issus de livres, Michael Pitt et Alfred Molina). Les paysages du Japon sont grandioses et les panoramas envoûtent tout autant le spectateur que le héros! La grande difficulté pour le réalisateur était de traduire le roman en rendant les impressions poétiques que laissent le goût des pages de Baricco. J’ai aimé le parallèle des contrastes entre les deux femmes et le paysage dans lequel elles vivent: le jardin fleuri de la femme et la maison isolée sous la neige de la mystérieuse jeune japonnaise. La scène où elle sert le thé est particulière belle. L’adaptation met l’accent sur le sentiment amoureux ce qui n’est pas sans quelques éléments de pathos et de grandes musiques mais certaines scènes retranscrivent la sensualité du livre d’origine.

Le pari était risqué mais je le trouve réussi.

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La rêveuse d’Ostende d’Eric Emmanuel Schmitt

C’est un joli recueil de nouvelles que nous offre Eric-Emmanuel Schmitt avec la rêveuse d’Ostende.

Je vous donne quelques unes de mes impressions…

Je partais très positive, un peu conquise d’avance car j’aime beaucoup cet auteur. Il faut dire que l’écrivain aussi doué pour l’incision des répliques de théâtre que pour le déploiement d’univers des romans , maîtrise l’art de transmettre toute une palette d’émotions en peu de mots (comme avec Oscar et la dame rose).

J’ai aimé écouter avec le voyageur le récit de l’amour de jeunesse de sa logeuse, une vieille dame qui déroule son fil pour piéger le lecteur dans l’interrogation. Cet amour presque lyrique serait-il une véritable histoire, un souvenir déformé, ou un joli conte amoureux? Cela se rapproche sans doute de la réflexion de Stendhal sur la cristallisation en amour…

Et c’est peut-être le point commun de toutes ces nouvelles interroger l’image de l’amour:

Amour réel ou imaginaire? miroir aux alouettes? rêve impossible? souvenir déformé?

Des histoires qui se lisent très vite et avec plaisir!

Vous l’avez compris j’ai aimé ces nouvelles même si je reste une inconditionnelle des romans où l’on a plus le temps de s’imprégner d’une histoire et de connaître les personnages.

Ce petit livre est parfait à lire quand on risque de ne pas avoir le temps de consacrer beaucoup de temps à la lecture sans être intérrompu.

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Northanger Abbey de Jane Austen: mon classique

Northanger Abbey, c’est un de mes livres préférés, du romantisme à gogo, une atmosphère gothique et un ton un brin sarcastique. Impossible de ne pas partager cette lecture avec vous !

Résumé: La jeune Catherine Morland, dont la famille nombreuse ne la destinait pas à une vie d’héroine, se retrouve en séjour à Bath emmenée par des voisins de ses parents, les Allen. Elle découvre alors la vie mondaine mais son jugement peu fiable, emprunté aux romans gothiques et son attrait pour les ruines, lui fait commettre quelques impairs et erreurs sur les gens qui l’entoure…. notamment avec un jeune homme charmant, Mr Tilney.

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Mon avis: Si je vous ai déjà parlé de Jane Austen ici, à travers des citations ou encore pour Orgueil et préjugés , j’avais jusqu’à présent fait un peu l’impasse sur mon préféré: Northanger Abbey. Pourtant c’est loin d’être le plus connus de tous ses romans. Il est même parfois un peu dédaigné. Et pourtant, c’est celui que je préfére.

J’ai une tendresse particulière pour Catherine Morland qui s’imagine que la vie est pareil au roman, et juge les personnages en fonction des archétypes de héros littéraires. Le roman baigne dans une ambiance un peu gothique et mystérieuse comme si un cadavre allait être découvert en ouvrant la prochaine porte, alors qu’il n’en est rien, peut être tout au plus le grincement d’une porte ou l’éclair soudain de l’orage.

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Cette imagination enflammée conduirait presque notre héroine à sa perte si elle n’était pleine de charme. Si Jane Austen est souvent mordante et tourne en dérision souvent ses personnages, dans Northanger Abbey elle n’épargne pas non plus les héros, notamment la fameuse héroïne un peu naïve (mais bien moins énervante qu’une Emma par exemple). La question du mariage, la condition sociale, la séduction sont ici aussi abordés, comme dans les autres merveilles de Jane Austen….

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Souvenir et photographie dans la chambre claire

Avant de parler du livre La chambre claire de Roland Barthes, j’aimerai d’abord vous convaincre de l’intérêt de lire ce livre aujourd’hui.

Nous sommes dans une époque marquée par l’omniprésence de la photographie comme marque du souvenir. Nous accumulons les images de nos voyages, fêtes, réunions de famille… Aujourd’hui, même les téléphones portables sont pourvus d’appareils photo : nous voulons être sûrs que rien ne nous échappe. Puis nous publions nos clichés sur les réseaux sociaux. Moi la première qui suit devenue accro à Instagram.

Roland Barthes dans La chambre claire, Note sur la photographie s’interrogeait déjà sur le lien photographie / souvenir. Il présente le problème pour une image figée de restituer un être cher.

Se souvenir de quelqu’un est davantage se remémorer un ressenti, une sensation, que donner une image. Ce sont des détails qui nous reviennent et non une représentation globale : un sourire, un geste, une odeur, un rire…La photographie peut alors être une aide mémoire dont la vue serait la première étape d’une restitution complète, comme le goût d’une madeleine trempée dans du tilleul fait renaître en Proust tout un village disparu. Roland Barthes évoque ainsi la vue d’une photographie de sa mère qui ranime le souvenir d’autres sensations : « contemplant une photo où elle me serre, enfant, contre elle, je puis réveiller en moi la douceur froissée du crêpe de Chine et le parfum de la poudre de riz » .

Le problème du portrait photographique est dans la distance qu’elle met avec son spectateur. A l’aube de la photographie, les poses imposées pour les portraits pouvaient expliquer cet éloignement avec le modèle, l’impossibilité de reconnaître en lui les menus gestes qui faisaient son identité par cette attitude figée, apprêtée. Néanmoins, les photographies prises sur le vif aujourd’hui nous semblent-elles plus fidèles au modèle ? Pas nécessairement. Elles rendent une attitude mais pas la complexité d’un être. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Barthes en parlant d’une photographie de sa mère dit qu’il la reconnaît « presque ».

Par ailleurs Roland Barthes nous montre que le regard posé sur une photographie, comme sur n’importe quelle œuvre d’art, est un regard de projection : nous apportons à la photographie notre histoire. C’est pourquoi elle nous touche par ses détails nous ramenant à nos propres souvenirs, ou au contraire ne nous intéresse nullement. Lorsque nous voyons la photographie d’un être aimé nous le parons de tout ce que nous savons de lui. Ainsi, dans la Photographie du Jardin d’Hiver, la petite fille n’est pas seulement la mère de l’auteur en devenir mais aussi l’image que l’auteur a de sa mère. De la sorte, celle-ci en plus de lui dévoiler l’image de sa mère attise la perte de ce qu’elle était en tant qu’être particulier, du lien qui l’unissait à elle.

Roland Barthes établit enfin le lien photographie / mort. Se souvenir c’est déjà poser la question de la mort. La photographie laisse une empreinte comme celle des masques mortuaires de l’antiquité. Regarder une photographie c’est poser la question de ce qui a été. C’est revenir aux fonctions premières du portait. La photographie devient alors la statue de l’autel funéraire. Contempler la photographie d’un être cher disparu est une invitation au recueillement. La photographie comme présence serait ainsi une imago pietatis moderne.

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Lait noir de l’aube de Jean Clair

Le thème de la mélancolie est quelque chose qui me touche profondément dans les romans ou en peinture. J’étais un peu sceptique à l’idée de lire un essai de Jean Clair à ce sujet. Rien que le titre: lait noir de l’aube m’effrayait un peu. Peur que tout cela soit bien pompeux et assommant. Il n’en est rien.

La mélancolie a traversé l’histoire inspirant aux artistes leurs plus grandes œuvres. Durer, Munch ou encore Picasso lui ont donné ses lettres de noblesse. On peut s’étonner que la notion a priori désuète de l’acédie trouve résonance en nous de manière atemporelle. En effet, l’exposition « Mélancolie » au Grand Palais ainsi que de nombreuses publications actuelles convergent vers un nouvel attrait pour cette antique vision du monde.

Pourquoi la mélancolie a-t-elle aujourd’hui encore un impact sur le monde de l’art ?

Si Lait noir de l’aube prend la forme d’un journal, Jean Clair n’y relate pas ces menus faits qui animent son quotidien mais recueille ses pensées, ses réflexions sur l’art et la société. Au fil des pages, un bric à brac d’images réveille en nous souvenirs enfuis ou réflexions. Jean Clair introduit, par évocations successives et succinctes, figures acédiques d’hier et d’aujourd’hui : traces absentes que l’on guette après le passage d’un être cher, SDF figé par la mort dans une indifférence générale, perte de l’identité au profit d’un matricule, appauvrissement du langage, déchéance de l’éducation, déni de la vieillesse, culte du corps et de l’argent, suppression des stigmates du doute dans le processus d’écriture depuis l’écriture informatique, ou encore disparition des détails dans la photographie numérique.

D’un regard triste, Jean Clair observe la décrépitude de notre société et l’incrustation d’une paresse intellectuelle. Le seul refuge qu’il propose semble alors être le rêve. Ce cycle d’idées amoncelées s’achève alors sur l’automne. Automne de la vie comme symbole d’un tombeau culturel ?

Par cette vision somme toute nostalgique du monde qui l’entoure, Jean Clair s’inscrit ainsi dans la question atemporelle de la mort, réponse possible à notre fascination pour la mélancolie dans l’art.

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Retour vers le futur avec 1Q84 de Haruki Murakami

Deux personnages, Aomamé et Tengo, dont les parcours se font écho. Deux mondes parallèles. 1984 et 1Q84. Un mystère.

Si on se doute assez rapidement de la mission qu’Aomamé s’est donnée. On ne peut s’empêcher de tisser des liens entre les personnages dont le récit des aventures s’alterne à chaque chapitre. On sent bien que ces deux êtres sont connectés. Les flashbacks constants avec des zooms sur leur enfance nous fait présentir le fil qui les unit. Cependant quant sera-t-il du point d’impact de leur retrouvailles? Nous tairons ici tous les éléments de réponses un peu trop rapides qui pourraient gâcher le plaisir de celui qui ne l’a pas lu. Tournons nous plutôt vers les thèmes du livre et son écriture.

Ce qui frappe en premier lieu c’est la dualité des personnages: une humanité, une véritable empathie, contredite par un comportement corporel d’une grand froideur et une communication verbale limitée. Cette difficulté d’expression et ce repli sur soi, qui empêche Aomamé et Tengo de créer de réelles attaches affectives avec les autres, renforce l’aura de mystère qui entoure le monde, où plutôt l’année où le récit se situe. 1Q84 ou 1984?

Nos deux anti-héros basculent dans un autre monde, l’une en franchissant la frontière physique d’un passage souterrain qui traverse un autoroute. L’autre en s’imprégnant du monde (imaginaire ?) de Fukaéri une jeune fille dyslexique de dix sept ans fascinante, en réécrivant son histoire dans un style littéraire pour la faire concourir aux prix des nouveaux auteurs.

Les personnages sont alors pris d’hallucinations, d’un sentiment de déréalité ( L’uniforme des policiers est-il le même que la veille? Y a t-il deux lunes dans le ciel?). Des vertiges, des migraines, des amnésies installent définitivement un doute pernicieux. Aomamé est-elle en train de basculer dans la folie ou a-t-elle pénétré dans un monde si semblable dont seuls quelques détails ne coincident pas avec la réalité telle qu’elle la connait.

On sent alors les limites de la jeune femme au sang froid et du trentenaire à la force colossale. Réécrire le monde, avoir le droit de vie ou de mort sur les hommes sont des missions qui ne vont pas sans poser des questions d’ordre moral. Mais que faire face à la la violence comise sur les plus faibles ou dès l’enfance (sévices, viols, tortures psychologiques). Assister à l’emprise sur l’autre (notamment via les sectes) est intolérable. Résister et se venger sont ici deux concepts concomittants.

Les littles peoples qui semblent être à l’origine de ces crimes sont des êtres de l’invisible. Ils attaquent de façon bien plus subtiles et pernicieuses que Big Brother en ayant le même but, inniler l’identité d’un être, en s’y prenant si possible dès l’enfance.

Si le livre est fascinant on peut néanmoins aposer un bémol dans le traitement un peu trop didactique des références littéraires ou culturelles. Celle évidente de 1984 Georges Orwell, avec son jeu sur big – brother/ little people dont on déplore qu’il soit dévoilé de façon presque pédagogique (On dirait que c’est le personnage, Tengo, professeur de mathématiques qui prend emprise sur la plume de l’auteur afin de nous dévoiler la symbolique de l’écriture).

Certains passages retranscrits sont un peu longs. Une citation de Tchekov par exemple aurait amplement suffit. Pas besoin de plaquer tout un passage de L’île de Sakhaline . Bien sûr on comprend aisément que cela nourrit le récit dans le récit, le monde dans le monde, que c’est une réflexion sur le processus de création littéraire, mais cela coupe le rythme de l’histoire et la tension montante instaurée par le mystère 1Q84.

La référence musicale de Janacek rythme l’écriture de façon plus légère… Elle a un petit côté sonate de Vinteuil chez Proust pour le personnage d’Aomamé sauf que l’amour prendrait ici le masque de la Mort. Il semblerait que la musique ait une importance dans l’ écriture pour Murakami, ancien responsable d’un bar de jazz de Tokyo. D’ailleurs comme il nous le rappelle les plus anciens récits sont débord des aventures transmises à l’oral. Pourtant les mots font souvent défauts au personnages pour dire ce qu’ils ressentent.

Mais dans l’ensemble, l’écriture est fluide et bénéficie d’images poétiques très visuelles, presque surréalistes. Les personnages peu bavards sont pourtant décrits de façon psychologique fine, ce qui donne force et prise à l’histoire.

Cette première partie qui pose les personnage et donne l’eau à la bouche pour comprendre ce monde mystérieux de 1Q84, si proche de notre monde mais dont les détails vacillent et font pencher la balance vers un monde parallèle bien plus étrange qu’il n’y parait. Qui sont vraiment les little peoples? Qu’est-ce que la Chrysalide de l’air?

Ce tome est le prémice d’une série dont le lien entre les personnages ne se tissent qu’à la fin du roman. Onomamé et Tomoku ont des caractères parallèles et leur destin semblent converger tous deux vers la destruction de ses littles peoples, y parviendront-ils? Endosser le costume du surhomme investi d’une mission n’est peut être possible que grâce à l’union de ces deux forces silencieuses?

Je tiens à remercier Price Minister pour m’avoir fait découvrir l’univers de Haruki Murakami. J’avais écris ce billet sur mon ancien blog pour les matchs de la rentrée littéraire en 2011.

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Crime et châtiment de Dostoïevski

Alors, de quoi il parle ce grand classique : Crime et châtiment

L’intrigue se situe à Saint-Pétersbourg, en 1865. Le héros, Raskolnikov, est une jeune homme qui a du arrêter ses études par manque d’argent, et se retrouve endetté et extrêmement pauvre. Lui qui est persuadé d’être appelé à un grand avenir, ressasse dans sa mansarde crasseuse l’idée qu’il doit commettre un crime…

J’avoue que la critique sociale, même si en soi elle m’intéresse, a dans sa traduction quelques longueurs. Les passages théoriques m’ont paru très insipides mais sans doute parce que les personnages qui tiennent ces discours politiques sont trop exaltés pour que leurs propos ne soient crédibles.

La misère de Sonia est bien plus parlante dans sa dignité à faire vivre sa famille. Car il faut tout de même le dire Raskolnikov est parfois exaspérant, notamment sa croyance en sa capacité à juger qui a le droit de vie ou de mort en s’auto-constituant comme un surhomme. Même celui-ci trouvera presque grâce aux yeux du lecteur face au caractère haïssable de la vieille dame qu’il assassine, son attitude charitable face aux miséreux, et à son repentir à la fin du roman qui donne une touche morale.

Mais l’analyse des troubles de Raskolnikov est elle passionnante. Et l’on sombre avec lui dans sa chute. Vous l’aurez compris, c’est thème de la folie qui m’intéressait tout particulièrement. Le projet du crime en soi est déjà dément mais sa réalisation maladroite, qui réussit grâce à un lot de coïncidences donne un grand suspens à la scène. Notre Raskolnikov manifeste alors de nombreux troubles physiques et mentaux: les insomnies, la fièvre, les troubles de la mémoire et de la vision, et surtout la paranoia. La souffrance semble sa seule planche de salut, et cela le conduira aux aveux et au bagne.

Ce qui est passionnant dans Crime et châtiment, c’est que de nombreuses réminescences de ce thème de la folie se trouvent dans l’oeuvre. Les personnages sont pris comme exemple des différentes types de folie ou troubles psychologiques: car il y a également la folie de la mère de Sonia, phtysique, ou celle de l’ancien patron de Donia , Svidrigaïlov, qui souffre d’obsessions sexuelles ce qui le conduit au suicide mais aussi l’addiction alcoolique du père de Sonia, Marmeladov. La palette de personnages est ainsi aussi riche que la psychologie du héros.

Crime et châtiment : un roman passionnant!

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Le joueur d’échecs de Stefan Zweig

Le joueur d’échecs est une belle ode à l’intelligence de l’homme et à sa liberté.

Monsieur B est emprisonné par des nazis. Isolé, perdu, il n’a plus conscience du temps ni de l’espace. Ses bourreaux lui font subir la violence psychologique, celle qui consiste à priver un homme de ses repères jusqu’à ce que celui ci bascule dans la folie. Cela a été analysé, l’homme privé de ses semblables, de dialogue, produit des symptômes liés à l’isolement. C’est le cas avec certaines personnes âgées qui peuvent ainsi développer une paranoïa. L’esprit tourne en boucle sur lui même et les moindres faits venant de l’extérieur sont surinterprétés. C’est ce qui risque d’arriver à Monsieur B. dans sa cellule. Mais celui-ci réussit à dérober à l’un de ses geoliers un livre qui explique les plus célèbres combinaisons des jeux d’échecs.

Il a été étudié que dans les cas de détention extrême, par exemple les camps de concentration nazis, la pression psychologique visait à déshumaniser les détenus en les privant de leur identité. Le moindre objet personnel qui était dissimulé était alors une bulle de liberté. Un peigne par exemple devenait le lien entre soi et l’appartenance à son propre corps martyrisé par le simple geste de se coiffer. C’est un peu le même genre d’opération psychologique qui se joue chez Monsieur B. qui en se plongeant dans les combinaisons d’échecs restaure son intégrité intellectuelle par d’autres préoccupations que celle de sa subsistance primaire (par exemple la pensée des repas). Mais cela devient une quête obsessionnelle.

Le récit fait alors le parallèle entre Monsieur B qui des années après lors d’une croisière mesure son talent de stratège développer lors de sa détention et un champion reconnu et arrogant Czentowicz. Un duel s’engage alors entre les joueurs d’échecs. Et ce double récit, est comme toujours chez Zweig, un atout pour renforcer les contrastes entre les deux personnages et leur relation au jeu et aux autres hommes. Les échecs sont un jeu de stratégie, il faut connaître les combinaisons pour ne pas se faire mettre mat en deux coups, mais comme au poker il faut analyser son adversaire. L’analyse psychologique n’en ai donc que plus percutante avec cette métaphore des échecs.

Le joueur d’échecs : Un classique indispensable!