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Souvenir et photographie dans la chambre claire

Avant de parler du livre La chambre claire de Roland Barthes, j’aimerai d’abord vous convaincre de l’intérêt de lire ce livre aujourd’hui.

Nous sommes dans une époque marquée par l’omniprésence de la photographie comme marque du souvenir. Nous accumulons les images de nos voyages, fêtes, réunions de famille… Aujourd’hui, même les téléphones portables sont pourvus d’appareils photo : nous voulons être sûrs que rien ne nous échappe. Puis nous publions nos clichés sur les réseaux sociaux. Moi la première qui suit devenue accro à Instagram.

Roland Barthes dans La chambre claire, Note sur la photographie s’interrogeait déjà sur le lien photographie / souvenir. Il présente le problème pour une image figée de restituer un être cher.

Se souvenir de quelqu’un est davantage se remémorer un ressenti, une sensation, que donner une image. Ce sont des détails qui nous reviennent et non une représentation globale : un sourire, un geste, une odeur, un rire…La photographie peut alors être une aide mémoire dont la vue serait la première étape d’une restitution complète, comme le goût d’une madeleine trempée dans du tilleul fait renaître en Proust tout un village disparu. Roland Barthes évoque ainsi la vue d’une photographie de sa mère qui ranime le souvenir d’autres sensations : « contemplant une photo où elle me serre, enfant, contre elle, je puis réveiller en moi la douceur froissée du crêpe de Chine et le parfum de la poudre de riz » .

Le problème du portrait photographique est dans la distance qu’elle met avec son spectateur. A l’aube de la photographie, les poses imposées pour les portraits pouvaient expliquer cet éloignement avec le modèle, l’impossibilité de reconnaître en lui les menus gestes qui faisaient son identité par cette attitude figée, apprêtée. Néanmoins, les photographies prises sur le vif aujourd’hui nous semblent-elles plus fidèles au modèle ? Pas nécessairement. Elles rendent une attitude mais pas la complexité d’un être. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Barthes en parlant d’une photographie de sa mère dit qu’il la reconnaît « presque ».

Par ailleurs Roland Barthes nous montre que le regard posé sur une photographie, comme sur n’importe quelle œuvre d’art, est un regard de projection : nous apportons à la photographie notre histoire. C’est pourquoi elle nous touche par ses détails nous ramenant à nos propres souvenirs, ou au contraire ne nous intéresse nullement. Lorsque nous voyons la photographie d’un être aimé nous le parons de tout ce que nous savons de lui. Ainsi, dans la Photographie du Jardin d’Hiver, la petite fille n’est pas seulement la mère de l’auteur en devenir mais aussi l’image que l’auteur a de sa mère. De la sorte, celle-ci en plus de lui dévoiler l’image de sa mère attise la perte de ce qu’elle était en tant qu’être particulier, du lien qui l’unissait à elle.

Roland Barthes établit enfin le lien photographie / mort. Se souvenir c’est déjà poser la question de la mort. La photographie laisse une empreinte comme celle des masques mortuaires de l’antiquité. Regarder une photographie c’est poser la question de ce qui a été. C’est revenir aux fonctions premières du portait. La photographie devient alors la statue de l’autel funéraire. Contempler la photographie d’un être cher disparu est une invitation au recueillement. La photographie comme présence serait ainsi une imago pietatis moderne.

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